Nouvelles Lignes

  • Y a-t-il une philosophie allemande ? Ou y a-t-il des moments de la philosophie, tantôt française, tantôt allemande, tantôt même française et allemande ? Le xviie constituerait le moment français, le xixe le moment allemand ; et le xxe, le moment franco-allemand - selon Badiou du moins. Nancy pense plutôt que la philosophie allemande a cessé au xxe siècle avec l'exil de ses plus éminents représentants : « ou bien ils ont émigré, ou bien ils ont quasiment tous fait silence quand ils n'ont pas suivi le régime ; un seul [Heidegger] est devenu «archifasciste» » Les grands philosophes allemands sont amplement évoqués, de Kant à Adorno ; Kant, le premier, qui occupe une part non négligeable du dialogue, qui n'est d'ailleurs pas le même pour Badiou et Nancy, que Badiou, dit-il, admire mais n'aime pas, que Nancy, qui lui a consacré sa thèse, lit avec une mansuétude et un intérêt beaucoup plus grands.
    Hegel ensuite, que l'un comme l'autre tiennent pour essentiel, quoiqu'ils ne le lisent pas pareillement (leçon qui vaut pour la lecture que chacun fait en général des grandes oeuvres de la philosophie) ; que Nancy lit pour elle-même (dans le texte) mais aussi à la lumière des innombrables interprétations que cette oeuvre a suscitées (de l'histoire de sa réception) ;
    Qu'au contraire Badiou lit en quelque sorte à la lettre, « naïvement » dit-il lui-même, comme il dit lire toutes les grandes oeuvres. Question de contemporanéité :
    L'un voulant rester leur contemporain, l'autre voulant l'être et d'elles et de ce qui est né d'elles. Nancy :
    « [...] nous ne pouvons pas nous rapporter à eux comme à nos contemporains. Nous sommes forcément après, nous les relisons [...] » ; Badiou : « [...] tu dis : les interprétations successives modifient tout ça. Eh bien non, ça ne modifie pas les assertions explicites des philosophes quant à ce qu'est réellement leur projet. »

  • Durant trois années, Gilles Deleuze et Félix Guattari .ont travaillé ensemble pour concevoir l'un des livres phares des années 1970: L'Anti-OEdipe (Minuit, 1972).
    Sur les modalités de cette association inédite, que Gilles Deleuze qualifiera plus tard de "groupuscule", les présents Ecrits apportent un éclairage décisif. Sont ici réunis, dans un agencement et une présentation de Stéphane Nadaud, les textes, fragments, notes et corrections de Félix Guattari relatifs à la préparation de L'Anti-OEdipe. Ils permettent de comprendre, de l'intérieur, le fonctionnement de "Deleuze-Guattari", cette extraordinaire machinerie théorique collective.

  • Début 2003, un impressionnant dispositif de guerre a pris position dans le Golfe. On soupçonne le dirigeant de l'Irak, Saddam Hussein, de disposer d'armes de destruction massive et de s'apprêter à en faire usage contre les États-Unis d'Amérique. On lui prête même, contre toute évidence, des liens étroits avec Oussama Ben Laden, le commanditaire présumé des attentats du 11 septembre 2001 à New York et à Washington. Le président des États-Unis, George W. Bush, dont l'élection avait été contestée en l'an 2000, réunit autour de lui une équipe de « néo-conservateurs » qui, de longue date et bien avant qu'elle soit au pouvoir, n'a pas caché sa volonté de rompre avec toute politique de containment (retenue), préconisée par le précédent gouvernement, pour s'en prendre de manière radicale aux États qu'elle considérait comme des « États voyous » (Rogue States).
    Bien que la commission d'enquête des Nations Unies ne parvienne pas à trouver trace en Irak d'armes chimiques, biologiques ou nucléaires, le département d'État américain s'évertue à tenter de convaincre, aussi bien le peuple que les représentants des États membres des Nations Unies, du réel danger que représente l'Irak. Plus encore que d'avoir percé le bouclier de son invulnérabilité, avec l'effondrement des tours jumelles, le 11 septembre lui laisse entrevoir le spectre, bien pire encore, d'un attentat bactériologique ou nucléaire.
    C'est dans ce même mois, le 19 février 2003, alors que s'intensifient les préparatifs de guerre, que René Major et l'Institut des hautes études en psychanalyse ont l'idée d'organiser cette rencontre publique inédite (il faut y insister), et hélas unique (Jaques Derrida décédera l'année suivante), de deux des plus grands intellectuels français (sans doute des deux intellectuels français les plus connus à l'étranger), pour débattre de la situation. Débat intense, où chacun confronte ses analyses, moins à son interlocuteur qu'à la situation, teste leur validité théorique (qu'est-ce qu'un événement ?
    Qu'est-ce qui résiste du réel quand le virtuel lui dispute l'hégémonie de la représentation ?
    Qu'y entre de l'inconscient ? Quelle autorité a encore le droit, même international ?, etc.) René Major, qui alimente brillamment ce dialogue, présente et conclue, longuement, en 2014, cet échange que leurs auteurs s'étaient accordé à publier.

  • Il y a, dans Les Nouveaux espaces de liberté, livre rédigé à quatre mains au tout début des années 1980, une énergie rare qui contraste avec le recul de l'orientation révolutionnaire dans les années 1970. Ici, aucun recul - aucune « mort du politique », comme on disait beaucoup alors  ; au contraire, une volonté d'affirmation réitérée et réorientée. Affirmation politique.
    Texte suivi de : DES LIBERTÉS EN EUROPE, de Félix Guattari, de LETTRE ARCHÉOLOGIQUE, de Toni Negri et de la « POSTFACE » à l'édition américaine de 1990, de Toni Negri

  • Paru en 1963 dans la revue Critique, une année après la mort de Georges Bataille, ce texte d'hommage du jeune Michel Foucault inaugure la postérité de Georges Bataille en tant que philosophe.

  • Inédit. Deux philosophes que tout semble séparer (l'âge, l'histoire, l'engagement) dialoguent. Raymond Aron vient de faire paraître Les Étapes de la pensée sociologique. C'est sur ce livre que devait porter l'entretien ici retranscrit pour la première fois. Or, c'est au contraire autour de celui que Michel Foucault vient de publier, Les Mots et les Choses, que s'organise la conversation.

  • Les livres d'entretiens ont quelque chose d'ingrat.
    Leur pente naturelle est néfaste ou fatale.
    Rares sont ceux qui s'en exceptent, et font qu'on n'y lit pas ce qu'on savait déjà, satisfaisant à la célébration, quand ce n'est pas à la flagornerie naturelle à ce genre.
    Celui s'en excepte nettement. Mathilde Girard, jeune intellectuelle, philosophe et psychanalyste, qui avait commencé de s'entretenir avec Jean-Luc Nancy dans le n° 43 de Lignes consacré à Maurice Blanchot continue ici de s'entretenir avec lui, à la demande de celuici, sans plus de rapport explicite avec Blanchot, mais dans le rapport le plus étroit avec ce qui fait le coeur de l'oeuvre nancéienne : le mythe et la communauté. Cette dernière est longuement questionnée et commentée, questionnement et commentaire qui prennent appui, c'est en quelque sorte le commencement de cette pensée, sur le romantisme d'Iéna (et le livre L'Absolu littéraire), continue via Heidegger et la question du « communisme » selon Nancy, les communautés qualifiées par lui tour à tour de « désoeuvrée », « affrontée » et « désavouée », (son dernier livre, paru en 2014) pour enfin déboucher, longs moments de ce livre qui n'est pas que théorique mais aussi personnel et subjectif, sur la communauté amicale et réflexive constituée dans et par l'amitié avec Philippe Lacoue-Labarthe (ce que signifie, représente, engage d'écrire en commun, d'écrire à deux), laquelle forme de façon subreptice la basse continue de ce livre, dessinant à la fois un autoportrait (inattendu) et un portait de l'ami disparu.

  • La conférence de Berlin organisée en mars 2010 s'est donnée pour objectif de prolonger celle de Londres (2009) en étudiant plus particulièrement le lien entre l'Idée du communisme et sa mise en pratique durant les décennies passées. Cela nécessitait une analyse des expériences des états socialistes et de leur échec cuisant. C'est à partir de leurs analyses respectives que les intervenants de plusieurs pays (et notamment des pays ex-soviétiques) étaient ici conviés pour proposer leur vision propre d'une nouvelle orientation émancipatrice, orientation définissable comme « communiste ».

  • La révolte

    Pierandrea Amato

    La figure de la révolu suscite la méfiance. On lui préfère généralement celle de la révolution. Pour Pierandrea Amato, la révolte constitue au contraire le présupposé ultra-politique de toute politique véritable, car elle est ontologiquement inscrite en chacun. L'être ne peut en effet, selon lui, s'exprimer de meilleure manière que dans sa propension essentielle à la révolte : il est l'être-révoltant. En partie suscitée par les émeutes survenues dans les banlieues françaises en novembre 2005, la réflexion que mène ici Amato se donne pour ambition de " saisir ce qui fait la valeur d'une révolte à ce point extrême que les mots lui font défaut. "

  • Dans cet ouvrage inédit, le dernier auquel il aura travaillé, Daniel Bensaid établit, en philosophe, la généalogie du désespoir révolutionnaire et de ce qu'il appelle le " nihilisme de la renonciation " tels qu'ils s'inscrivent, selon lui, au coeur même de la pensée intellectuelle radicale, dès les années 1960.
    Car c'est bien à une sorte de " front secondaire " que le philosophe et militant inlassable qu'il fut entreprend ici de s'opposer : le front de ceux qui s'emploient à démontrer - fût-ce pour le déplorer - que le capitalisme ne connaît aucun dehors et sa domination, aucune limite (Marcuse, Debord, Baudrillard...). À ces thèses - ici décrites et analysées dans le détail -, Daniel Bensaïd oppose une nouvelle fois le " principe espérance " d'Ernst Bloch, et la nécessité stratégique d'accorder toute leur importance aux " refus divers ", ceux appelant à un monde autre, même si aucun grand récit ne permet plus d'en définir le sens.
    " Penser politiquement, c'est penser historiquement. C'est concevoir le temps politique, comme un temps brisé, discontinu, rythmé de crises. C'est penser la singularité des conjonctures et des situations. C'est penser l'événement non comme miracle surgi de rien mais comme historiquement conditionné, comme articulation du nécessaire et du contingent, comme singularité politique ".

  • Entre la société du spectacle de Guy Debord et la société de contrôle de Michel Foucault, la "société du spectral" est celle où les corps sont contrôlés par des spectres, c'est-à-dire par tous les dispositifs technoculturels qui influencent, manipulent ou transforment les affects, les désirs et les attentions les plus imperceptibles.
    Le corps de star - incarnation du glamour -, la marionnette et le sex machine sont les expressions exemplaires de cette société fantomale, que peuplent des corps-machines soumis au règne de cette domination d'un genre nouveau. "La souveraineté d'une société du spectacle, c'est le pouvoir de contrôler les corps par des spectres, des automates, des marionnettes, des stars. En d'autres mots, la souveraineté, c'est la société du spectral".

  • De sa lecture de Hölderlin, il avait retenu que " l'interrogation obstinée et suffocante, aux portes de la folie, sur la tragédie et la mimèsis est indissociablement biographique ".
    Cette persévérance de la question, cette épreuve de l'impossible, il en a fait l'expérience dans sa pensée et dans sa vie. Le meilleur hommage que l'on puisse lui rendre consiste à le lire, à remettre en jeu son travail dans tous les domaines - philosophie et poésie, théâtre et musique - où il s'est efforcé de " résister à la disparition ". Ce sont les différentes dimensions de la pensée de Philippe Lacoue-Labarthe qu'interrogent les textes de ce recueil, présentés lors de la rencontre internationale organisée par le Parlement des philosophes, à Strasbourg en 2009.

  • La Notion de dépense (janvier 1933) est un article fondamental de Bataille. Fondamental et fondateur. De tous les textes de Bataille, on peut dire qu'ils inaugurent autant qu'ils les contiennent, tous les motifs de l'oeuvre. De La Notion de dépense, c'est particulièrement vrai. Économie paradoxale, érotisme, sacrifice, déraison, échange à perte : tout s'y engouffre dans la « fontaine blanche », comme on dit en astro-physique, de l'écriture.

  • L'Altération du monde n'est pas un livre sur Georges Bataille, mais un livre à partir de Georges Bataille. Certes, son oeuvre, y est longuement abordée dans le contexte de la philosophie de son époque, faisant d'elle une oeuvre essentiellement philosophique, mais pas seulement. Ce qui intéresse Boyan Manchev, c'est en effet comment le matérialisme radical de cette oeuvre peut tenir lieu de modalité critique de la pensée, de ce qu'il appelle une méthode surcritique.
    Au coeur de cette méthode surcritique et, par conséquent de ce livre, le concept d'altération - pour penser non seulement le monde dans son altération, mais, en outre, en tant que cette altération même -, concept introduit par Bataille dans le contexte de sa réflexion sur les "origines de la représentation figurée". Ce livre, qui s'inscrit dans la suite des travaux de Georges Didi-Huberman sur Bataille, prétend en mesurer et en expérimenter toutes les conséquences.

    Un livre de philosophie, donc, et de la plus pure. Et porutant, un livre animé d'une vitesse, d'une puissance d'affirmation - d'une brutalité presque - aussi peu académiques que possible. De là qu'y apparaisse un Bataille comme il n'a pas encore été assez lu ou pas assez radicalement - pas assez radicalement en philosophe, le philosophe qu'il fut aussi, le fût-il sur un mode "extravagant".

  • Slavoj Zizek est l'auteur d'une pensée qui ne se laisse résumer à aucune des parties qui la composent.
    Il est un insatiable penseur du réel qui se joue avec virtuosité des limites entre le concret et l'abstrait. Les entretiens menés par Fabien Tarby, qui constituent À travers le Réel, rendent accessibles les articulations essentielles de sa théorie vive et engagée, qu'alimentent en particulier l'étude de Lacan, celles de Marx et de Hegel (dont Slavoj Zizek propose ici une lecture originale) ainsi que ses accords et différends amicaux avec Alain Badiou.
    Mais il est également question, dans ce volume, du rapport des Balkans avec le monde, de Deleuze, de Derrida, de la politique, des mythes et du cinéma... C'est en définitive à un passionnant exercice de pensée en mouvement que nous soumet A travers le Réel.

  • Issu d'un séminaire organisé au Centre Pompidou à l'occasion du trentième anniversaire de son inauguration, ce livre a pour objet de discuter quelques-uns des fondements théoriques et méthodologiques des pensées qui ont conduit à tenir la notion de " modernité " pour dépassée, en particulier celles d'Ulrich Beck en Allemagne, de Bruno Latour en France, de Fredric Jameson aux Etats-Unis, etc. Que peut bien vouloir signifier " modernes sans modernité " ? Ceci, entre autres : que la phase historique que nous vivons est certes marquée par des processus de modernisation, mais que l'expression de ces processus n'est pas encore parvenue au stade d'un style. Y a-t-il lieu de le déplorer ? Pas selon Pierre-Damien Huyghe, qui soutient que c'est au contraire dans l'absence de repères stylistiques que l'esprit est le plus susceptible de se montrer présent aux modifications des capacités productives et aux poussées techniques qui affectent les conditions d'existence. " Présence d'esprit " que voulut historiquement désigner et signifier le terme " modernité " lors de son introduction dans la langue, au XIXe siècle. Se passer de ce terme, comme semblent vouloir le faire ceux qui le prétendent obsolète, c'est s'exposer aux risques d'une modernisation sans mesure.

  • Alain Jugnon tient que la philosophie se « fait » tout autant et tout aussi bien - plus et mieux même, à la vérité - hors de la philosophie que dans la philosophie. Chez Lautréamont, Bataille, ou Céline, par exemple. Ici, essentiellement, chez Artaud. Partout, à la vérité, où l'expérience de pensée supplante la pensée en tant que telle, qu'elle la resitue et la restitue. Partout mais nulle part davantage que chez Artaud peut-être, l'expérience de pensée supplante en effet la pensée. Expérience douloureuse, déchirante, à laquelle Jugnon se prête lui-même, qu'il fait sienne, à mille lieues de toute exégèse. S'appuyant sur l'écriture de celui qui fait et est cette expérience ; formant une écriture qui en est et en fait à son tour l'expérience.

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