Minuit

  • La philosophie n'est ni contemplation, ni réflexion, ni communication. Elle est l'activité qui crée les concepts. Comment se distingue-t-elle de ses rivales, qui prétendent nous fournir en concepts (comme le marketing aujourd'hui) ? La philosophie doit nous dire quelle est la nature créative du concept, et quels en sont les concomitants : la pure immanence, le plan d'immanence, et les personnages conceptuels. Par là, la philosophie se distingue de la science et de la logique. Celles-ci n'opèrent pas par concepts, mais par fonctions, sur un plan de référence et avec des observateurs partiels. L'art opère par percepts et affects, sur un plan de composition avec des figures esthétiques. La philosophie n'est pas interdisciplinaire, elle est elle-même une discipline entière qui entre en résonance avec la science et avec l'art, comme ceux-ci avec elle : trouver le concept d'une fonction, etc. C'est que les trois plans sont les trois manières dont le cerveau recoupe le chaos, et l'affronte. Ce sont les Chaoïdes. La pensée ne se constitue que dans ce rapport où elle risque toujours de sombrer.

  • La philosophie théorique de spinoza est une des tentatives les plus radicales pour constituer une ontologie pure : une seule substance absolument infinie, avec tous les attributs, les êtres n'étant que des manières d'être de cette substance.
    Mais pourquoi une telle ontologie s'appelle-t-elle ethique ? quel rapport y a-t-il entre la grande proposition spéculative et les propositions pratiques qui ont fait le scandale du spinozisme ? l'éthique est la science pratique des manières d'être. c'est une éthologie, non pas une morale. l'opposition de l'éthique avec la morale, le lien des propositions éthiques avec la proposition ontologique, sont l'objet de ce livre qui présente, de ce point de vue, un dictionnaire des principales notions de spinoza.
    D'où vient la place très particulière de spinoza, la façon dont il concerne immédiatement le non-philosophe autant que le philosophe ?

  • L'espace lisse, ou nomos : sa différence avec l'espace strié.
    - ce qui remplit l'espace lisse : le corps, sa différence avec l'organisme.
    - ce qui se distribue dans cet espace : rhizome, meutes et multiplicités. - ce qui se passe : les devenirs et les intensités. - les coordonnées tracées : territoires, terre et déterritorialisations, cosmos.
    - les signes correspondants, le langage et la musique (les ritournelles). - agencement des espaces-temps : machine de guerre et appareil d'etat.
    Chaque thème est censé constituer un " plateau ", c'est-à-dire une région continue d'intensités.
    Le raccordement des régions se fait à la fois de proche en proche et à distance, suivant les lignes de rhizome, qui concernent les éléments de l'art, de la science et de la politique.

  • Dante a, autrefois, imaginé qu'au creux de l'Enfer, dans la fosse des " conseillers perfides ", s'agitent les petites lumières (lucciole) des âmes mauvaises, bien loin de la grande et unique lumière (lute) promise au Paradis. Il semble bien que l'histoire moderne ait inversé ce rapport : les " conseillers perfides " s'agitent triomphalement sous les faisceaux de la grande lumière (télévisuelle, par exemple), tandis que les peuples sans pouvoir errent dans l'obscurité, telles des lucioles. Pier Paolo Pasolini a pensé ce rapport entre les puissantes lumières du pouvoir et les lueurs survivantes des contre-pouvoirs. Mais il a fini par désespérer de cette résistance dans un texte fameux de 1975 sur la disparition des lucioles. Plus récemment, Giorgio Agamben a donné les assises philosophiques de ce pessimisme politique, depuis ses textes sur la " destruction de l'expérience " jusqu'à ses analyses du " règne " et de la " gloire ". On conteste ici ce pronostic sans recours pour notre " malaise dans la culture ". Les lucioles n'ont disparu qu'à la vue de ceux qui ne sont plus à la bonne place pour les voir émettre leurs signaux lumineux. On tente de suivre la leçon de Walter Benjamin, pour qui déclin n'est pas disparition. Il faut " organiser le pessimisme ", disait Benjamin. Et les images - pour peu qu'elles soient rigoureusement et modestement pensées, pensées par exemple comme images-lucioles - ouvrent l'espace pour une telle résistance.

  • Cette étude n'est pas une histoire du cinéma, mais un essai de classification des images et des signes tels qu'ils apparaissent au cinéma. On considère ici un premier type d'image, l'image-mouvement, avec ses variétés principales, image-perception, image-affection, image-action, et les signes (non linguistiques) qui les caractérisent. Tantôt la lumière entre en lutte avec les ténèbres, tantôt elle développe son rapport avec le blanc. Les qualités et les puissances tantôt s'expriment sur des visages, tantôt s'exposent dans des " espaces quelconques ", tantôt révèlent des mondes originaires, tantôt s'actualisent dans des milieux supposés réels. Les grands auteurs de cinéma inventent et composent des images et des signes, chacun à sa manière. Ils ne sont pas seulement confrontables à des peintres, des architectes, des musiciens mais à des penseurs. Il ne suffit pas de se plaindre ou de se féliciter de l'invasion de la pensée par l'audio-visuel ; il faut montrer comment la pensée opère avec les signes optiques et sonores de l'image-mouvement, et aussi d'une image-temps plus profonde, pour produire parfois de grandes oeuvres.

  • « La connaissance de soi est à la fois inutile et inappétissante. Qui souvent s'examine n'avance guère dans la connaissance de lui-même. Et moins on se connaît, mieux on se porte.
    Il ne s'agit pas dans ce livre du problème de l'identité, sujet rebattu depuis l'Antiquité (et que j'ai moi-même souvent eu l'occasion d'aborder), mais du problème du sentiment de l'identité, sujet il est vrai également très rebattu, notamment depuis les analyses célèbres de David Hume.
    L'enquête à ce sujet mène à d'étranges considérations et paradoxes. Elle conduit aussi à s'interroger - et c'est là, comme toujours, le point qui me paraît le plus intéressant de tous -, au-delà de l'aveuglement où est l'individu quant à lui-même, sur la nature de l'irrésistible et déraisonnable aveuglement qui le porte à vivre. » Clément Rosset

  • L'image-temps

    Deleuze/Lindon

    Comment l'image-temps surgit-elle ? sans doute avec la mutation du cinéma, après la guerre, quand les situations sensori-motrices font place à des situations optiques et sonores pures (néo-réalisme).
    Mais la mutation était préparée depuis longtemps, sous des modes très divers (ozu, mais aussi mankiewic, ou même la comédie musicale). l'image-temps ne supprime pas l'image-mouvement, elle renverse le rapport de subordination au lieu que le temps soit le nombre ou la mesure du mouvement, c'est-à-dire une représentation indirecte, le mouvement n'est plus que la conséquence d'une présentation directe du temps : par là même, un faux mouvement, un faux raccord.
    Le faux raccord est un exemple de " coupure irrationnelle ". et, tandis que le cinéma du mouvement opère des enchaînements d'images par coupures rationnelles, le cinéma du temps procède à des ré-enchaînements sur coupure irrationnelle (notamment entre l'image sonore et l'image visuelle).
    C'est une erreur de dire que l'image cinématographique est forcément au présent. l'image-temps directe n'est pas au présent, pas plus qu'elle n'est souvenir.
    Elle rompt avec la succession empirique et avec la mémoire psychologique, pour s'élever à un ordre ou une série du temps (welles, resnais, godard...). ces signes de temps sont inséparables de signes de pensée et de signes de parole. mais comment la pensée se présente-t-elle au cinéma et quels sont les actes de parole spécifiquement cinématographiques ?

  • Logique du sens

    Gilles Deleuze

    • Minuit
    • 1 March 1969

    A travers des séries de paradoxes antiques et modernes, ce livre cherche à déterminer le statut du sens et du non-sens, et d'abord leur lieu.
    Où se passe exactement ce qu'on appelle un " événement " ? la profondeur, la hauteur et la surface entrent dans des rapports complexes constitutifs de la vie. les stoïciens furent un nouveau type de philosophes. lewis carroll fut un nouveau type d'écrivain, parce qu'il partait à la conquête des surfaces. il se peut que cette conquête soit le plus grand effort de la vie psychique, dans la sexualité comme dans la pensée.
    Et que, dans le sens et le non-sens, " le plus profond c'est la peau ".

  • Le pli a toujours existé dans les arts, mais le propre du baroque est de porter le pli à l'infini.
    Si la philosophie de leibniz est baroque par excellence, c'est parce que tout se plie, se déplie, se replie. sa thèse la plus célèbre est celle de l'âme comme " monade " sans porte ni fenêtre, qui tire d'un sombre fond toutes ses perceptions claires : elle ne peut se confondre que par analogie avec l'intérieur d'une chapelle baroque, de marbre noir, où la lumière n'arrive que par des ouvertures imperceptibles à l'observateur du dedans : aussi l'âme est-elle pleine de plis obscurs.

    Pour découvrir un néo-baroque moderne, il suffit de suivre l'histoire du pli infini dans tous les arts : " pli selon pli " avec la poésie de mallarmé et le roman de proust, mais aussi l'oeuvre de michaux, la musique de boulez, la peinture de hantaï.
    Et ce néoleibnizianisme n'a cessé d'inspirer la philosophie.

  • Voir une image, cela peut-il nous aider à mieux savoir notre histoire ?
    En août 1944, les membres du Sonderkommando d'Auschwitz-Birkenau réussirent à photographier clandestinement le processus d'extermination au coeur duquel ils se trouvaient prisonniers. Quatre photographies nous restent de ce moment. On tente ici d'en retracer les péripéties, d'en produire une phénoménologie, d'en saisir la nécessité hier comme aujourd'hui. Cette analyse suppose un questionnement des conditions dans lesquelles une source visuelle peut être utilisée par la discipline historique. Elle débouche, également, sur une critique philosophique de l'inimaginable dont cette histoire, la Shoah, se trouve souvent qualifiée. On tente donc de mesurer la part d'imaginable que l'expérience des camps suscite malgré tout, afin de mieux comprendre la valeur, aussi nécessaire que lacunaire, des images dans l'histoire. Il s'agit de comprendre ce que malgré tout veut dire en un tel contexte.
    Cette position ayant fait l'objet d'une polémique, on répond, dans une seconde partie, aux objections afin de prolonger et d'approfondir l'argument lui-même. On précise le double régime de l'image selon la valeur d'usage où on a choisi de la placer. On réfute que l'image soit toute. On observe comment elle peut toucher au réel malgré tout, et déchirer ainsi les écrans du fétichisme. On pose la question des images d'archives et de leur "lisibilité". On analyse la valeur de connaissance que prend le montage, notamment dans Shoah de Claude Lanzmann et Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard. On distingue la ressemblance du semblant (comme fausseté) et de l'assimilation (comme identité). On interroge la notion de " rédemption par l'image " chez Walter Benjamin et Siegfried Kracauer. On redécouvre avec Hannah Arendt la place de l'imagination dans la question éthique. Et l'on réinterprète notre malaise dans la culture sous l'angle de l'image à l'époque de l'imagination déchirée.

  • " il est d'une importance qui dépasse de loin les effets immédiats que l'opposition de la jeunesse contre la "société d'abondance" lie rébellion instinctuelle et rébellion politique.
    La lutte contre le système, qui n'est portée par aucun mouvement de masse, qui n'est impulsée par aucune organisation effective, qui n'est guidée par aucune théorie positive, gagne dans cette liaison une dimension profonde qui compensera peut-être un jour le caractère diffus et la faiblesse numérique de cette opposition. "

  • Ce que nous voyons ne vaut - ne vit - que par ce qui nous regarde. Si cela est vrai, comment penser les conditions esthétiques, épistémiques, voire éthiques, d'une telle proposition ? C'est ce que tente de développer ce livre, tissé comme une fable philosophique de l'expérience visuelle. Nous y trouvons deux figures emblématiques, opposées dans un perpétuel dilemme. D'un côté, l'homme de la vision croyante, celui qui fait sienne, peu ou prou, la parole de l'évangéliste devant le tombeau vide du Christ : " Il vit, et il crut ". D'un autre côté, l'homme de la vision tautologique, qui prétend assurer son regard dans une certitude close, apparemment sans faille et confinant au cynisme : " Ce que vous voyez, c'est ce que vous voyez ", comme disait le peintre Frank Stella dans les années soixante, pour justifier une attitude esthétique qualifiée de " minimaliste ". Mais ce dilemme - constamment entretenu dans nos façons usuelles d'envisager le monde visible en général, et celui des oeuvres d'art en particulier - est un mauvais dilemme. Il demande à être dépassé, il demande à être dialectisé. Comment, alors, regarder sans croire ? Et comment regarder au fond sans prétendre nous en tenir aux certitudes de ce que nous voyons ? Entre deux paraboles littéraires empruntées à Joyce et à Kafka, c'est devant la plus simple image qu'une sculpture puisse offrir que la réponse à ces questions tente de s'élaborer. Un cube, un grand cube noir du sculpteur Tony Smith, révèle peu à peu son pouvoir de fascination, son inquiétante étrangeté, son intensité. Le regarder, c'est repenser le rapport de la forme et de la présence, de l'abstraction géométrique et de l'anthropomorphisme. C'est mieux comprendre la dialectique du volume et du vide, et la distance paradoxale devant laquelle il nous tient en respect. Mais il aura fallu, pour l'appréhender, établir une notion plus fine de l'" image dialectique ", revisiter celle d'aura - prise à Walter Benjamin -, et mieux comprendre pourquoi ce que nous voyons devant nous regarde toujours dedans. L'enjeu de tout cela : une anthropologie de la forme, une métapsychologie de l'image.

  • " quoi de plus gai qu'un air du temps ? (.
    ) il y a actuellement beaucoup d'études profondes sur ces concepts de différence et de répétition. tant mieux si j'y participe, et si, après d'autres, je pose la question : comment faire en philosophie ? nous sommes à la recherche d'une " vitalité ". même la psychanalyse a besoin de s'adresser à une " vitalité " chez le malade, que le malade a perdue, mais la psychanalyse aussi. la vitalité philosophique est très proche de nous, la vitalité politique aussi.
    Nous sommes proches de beaucoup de choses et de beaucoup de répétitions décisives et de beaucoup de changements. " gilles deleuze, mars 1968.

  • L'invisible

    Clément Rosset

    Réflexions sur la faculté humaine de voir ce qui est invisible, d'entendre ce qui est inaudible, et de réaliser cet exploit, apparemment contradictoire, qui consiste à ne penser à rien.

  • " le vieux fascisme si actuel et puissant qu'il soit dans beaucoup de pays, n'est pas le nouveau problème actuel.
    On nous prépare d'autres fascismes. tout un néo - fascisme s'installe par rapport auquel l'ancien fascisme fait figure de folklore [. ]. au lieu d'être une politique et une économie de guerre, le néo - fascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d'une " paix " non moins terrible, avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de microfascistes, chargés d'étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma.
    " gilles deleuze, février 1977.

  • Fragilité

    Jean-Louis Chrétien

    Les Grecs anciens, méditant la condition humaine, voyaient dans la faiblesse, le manque ou le dérobement de la force, un de ses traits essentiels. Les Latins introduiront la fragilité, la possibilité de se briser, parfois tout à coup et de façon imprévisible, et la transmettront aux langues et aux cultures de l'Europe occidentale. Ce « lieu commun » de notre compréhension de nous-mêmes parcourt tous les domaines de la philosophie à la poésie, du roman à la peinture ou à l'histoire. Bien que nul ne l'ignore, chaque homme et chaque génération le découvrent en acte avec une sorte de saisissement et d'effroi.
    Ce livre en décrit d'abord les figures variées, dans une longue durée, et suivant la polyphonie des oeuvres qui donnent à voir l'humaine fragilité. Il va de l'impuissance et du dénuement du nourrisson comme miroir de notre condition, et des matières fragiles (le verre, l'argile, la bulle de savon) qui en sont les symboles toujours repris, à la fêlure invisible qui soudainement produira la catastrophe. La poétique des ruines, où l'on contemple les débris des hautes civilisations qui se croyaient là pour toujours, précède une réflexion sur la beauté propre du fragile comme sur la fragilité du beau comme tel.
    Il y va dans un second temps du concept même de fragilité, de Sénèque à Kant et au-delà. Ce sont les Pères de l'Eglise latine, et notamment saint Augustin, qui donneront à la fragilité un sens fondamentalement moral, celui d'un penchant au mal et à l'injustice, qui ira s'approfondissant, avant que la modernité ne tente de l'écarter.
    Le livre s'achève sur ce qui l'a rendu possible, la fragilité de la voix humaine, qu'un rien peut briser, et qui pourtant dit le sens qui ne périt pas, et que l'homme se transmet, en le renouvelant, d'une génération à l'autre.

  • Lettres et autres textes est le troisième et dernier volume des textes posthumes de Gilles Deleuze, publié à l'occasion du vingtième anniversaire de sa disparition. Il regroupe de nombreuses lettres adressées à ses contemporains (Michel Foucault, Pierre Klossowski, François Châtelet ou Clément Rosset). Particulièrement importantes à cet égard sont les lettres adressées à Félix Guattari, qui constituent un témoignage irremplaçable sur leur « travail à deux », deL'Anti-Odipe jusqu'à Qu'est-ce que la philosophie ? On y trouve aussi des lettres plus tardives adressées à des étudiants qui l'interrogent sur son oeuvre et lui permettent de l'éclairer d'un regard nouveau. Y figurent ensuite un ensemble de textes introuvables ou inédits, comme certains essais de jeunesse, quelques dessins insolites, ou un long entretien de 1973 sur L'Anti-Odipe avec Guattari.

  • Phasmes: insectes étranges, sans queue ni tête, mimétiques jusqu'au dissemblable. Mais aussi cauchemars insensés jusqu'aux vraies catastrophes. Mouches agglutinées et images agglutinantes. Ex-voto viscéraux et santons napolitains. Mystiques orientaux qui emploient le verbe "photographier". Enfants en poussière et dentellières en sang. Femmes flottantes et tableaux diaphanes. Paraboles du regard et paradoxes de l'être à voir. Armoires peintes par Fra Angelico et feuillets tachés d'encre par Victor Hugo. Voracités et blessures. Tombeaux et fenêtres. Cristaux et portraits qui se taisent. Lieux et visages qui témoignent. Essais sur l'apparition, donc. Evénements de regard expérimentés devant ces choses dont la liste, bien sûr, ne saurait être close que par décision arbitraire, ou par hasard. Comme si les animaux sans queue ni tête que sont les phasmes pouvaient donner leur nom à la classe indéfinie de ces menues choses apparaissantes, évidemment en prise sur la souveraineté du fantasme. Comme si des animaux sans queue ni tête pouvaient donner leur nom à un genre accidentel de connaissance et d'écriture: connaissance de ces choses disparates et fortuites, choses du bord de la route, que nous n'avions pas cherchées mais qui, en apparaissant, font apparaître soudain le sens même de ce que nous avions toujours recherché, qui sait.

  • Il n'y a probablement de pensée solide - comme d'ailleurs d'oeuvre solide quel qu'en soit le genre, s'agît-il de comédie ou d'opéra-bouffe - que dans le registre de l'impitoyable et du désespoir (désespoir par quoi je n'entends pas une disposition d'esprit portée à la mélancolie, tant s'en faut, mais une disposition réfractaire absolument à tout ce qui ressemble à de l'espoir ou de l'attente). Tout ce qui vise à atténuer la cruauté de la vérité, à atténuer les aspérités du réel, a pour conséquence immanquable de discréditer la plus géniale des entreprises comme la plus estimable des causes.
    Réfléchissant sur cette question, je me suis demandé si on pouvait mettre en évidence un certain nombre de principes régissant cette « éthique de la cruauté », - éthique dont le respect ou l'irrespect qualifie ou disqualifie à mes yeux toute oeuvre philosophique. Et il m'a semblé que ceux-ci pouvaient se résumer en deux principes simples, que j'appelle « principe de réalité suffisante » et « principe d'incertitude ».

    Le Principe de cruauté est paru en 1988.

  • Le spinozisme pose aujourd'hui les problmes les plus actuels concernant le rle compar de l'ontologie, de l'pistmologie, de l'anthropologie politique. L'objet de ce livre est de dterminer le rapport de ces trois dimensions qui s'ordonnent suivant un concept systmatique, celui d'expression : la substance s'exprime dans les attributs, les attributs s'expriment dans les modes, les ides sont expressives.
    Les dfinitions courantes de la philosophie ne s'appliquent pas Spinoza : penseur solitaire, scandaleux et ha, qui conoit la philosophie comme une entreprise de libration et de dmystification radicales, n'ayant d'quivalent que chez Lucrce ou, plus tard, chez Nietzsche. Le spinozisme pose aujourd'hui les problmes les plus actuels, concernant le rle compar de l'ontologie (thorie de la substance), de l'pistmologie (thorie de l'ide), de l'anthropologie politique (thorie des modes, des passions et des actions). L'objet de ce livre est de dterminer le rapport de ces trois dimensions : l'affirmation spculative ou l'univocit de l'tre dans la thorie de la substance ; la production du vrai ou la gense du sens dans la thorie de l'ide ; la joie pratique ou l'limination des passions tristes, l'organisation slective des passions dans la thorie des modes.
    Ces trois dimensions s'ordonnent suivant un concept systmatique, celui d'expression (la substance s'exprime dans les attributs, les attributs s'expriment dans les modes, les ides sont expressives). Et sans doute le concept d'expression a une longue histoire avant Spinoza, pendant tout le Moyen ge et la Renaissance. Il a aussi avec Leibniz un dveloppement trs diffrent de celui que lui donne Spinoza. La seule chose commune entre Leibniz et Spinoza, c'est pourtant qu'ils fondent la premire grande raction anti-cartsienne sur cette notion thorique et pratique. Mais la manire dont Spinoza la comprend, lui donnant une structure nouvelle, est peut-tre au coeur de sa pense et de son style, et forme un des secrets de L'thique : livre double, compos d'une part par l'enchanement continu des propositions, dmonstrations et corollaires, d'autre part par la chane violente et discontinue des scolies - livre deux fois expressif.

    ----- Table des matires -----

    Introduction : Rle et importance de l'expression Premire partie : Les triades de la substance Chapitre I : Distinction numrique et distinction relle - Chapitre II : L'attribut comme expression - Chapitre III : Attributs et noms divins - Chapitre IV : L'absolu - Chapitre V : La puissance Deuxime partie : Le paralllisme et l'immanence Chapitre VI : L'expression dans le paralllisme - Chapitre VII : Les deux puissances et l'ide de Dieu - Chapitre VIII : Expression et ide - Chapitre IX : L'inadquat - Chapitre X : Spinoza contre Descartes - Chapitre XI : L'immanence et les lments historiques de l'expression Troisime partie : Thorie du mode fini Chapitre XII : L'essence de mode : passage de l'infini au fini - Chapitre XIII : L'existence du mode - Chapitre XIV : Qu'est-ce que peut un corps ? - Chapitre XV : Les trois ordres et le problme du mal - Chapitre XVI : Vision thique du monde - Chapitre XVII : Les notions communes - Chapitre XVIII : Vers le troisime genre - Chapitre XIX : Batitude Conclusion : Thorie de l'expression chez leibniz et chez spinoza (l'expressionnisme en philosophie) Appendice : tude formelle du plan de l'thique et du rle des scolies dans la ralisation de ce plan

  • Phalènes (le mot se dit au féminin comme au masculin) : ce sont des papillons nocturnes qui apparaissent depuis l'obscurité et, lorsqu'ils n'y retournent pas, viennent s'aventurer près d'une chandelle pour s'y consumer brusquement et ne laisser, sur la table, qu'un petit tas de cendres. Ils ou elles traversent ce recueil de textes comme une figure destinée à penser, à repenser l'image. À interroger, plus précisément, l'apparition comme réel de l'image. Les phalènes sont beauté faite de fragilité, forme faite d'informe - au terme de son état larvaire et de sa métamorphose, la chrysalide ne se nomme-t-elle pas imago ? -, symétrie faite de brisure, luxe fait d'altération, mouvement fait d'errance autant que d'obstination, désir fait de consumation. Battements d'ailes, battements du visible et battements du temps. Les phalènes emblématisent un genre nécessaire, nécessairement papillonnant, fatalement réglé sur l'imagination, du savoir à se faire sur les images.
    Quels rapports faut-il construire entre connaître et regarder ? Est-ce reconnaître ou pas ? Des hypothèses sont ici formulées à travers quelques études sur l'« image-sillage » selon Bergson, le « savoir-mouvement » selon Warburg, le « regard des mots » selon Rilke, la notion d'« image-dépouille » selon Blanchot, ou encore la façon dont Deleuze a voulu penser l'acte, faussement simple, de « faire une image ». On découvre aussi comment apparaître et ressembler se nouent - mais sans se rassembler - dans le vol d'un papillon, la danse d'un psychotique, la trace d'un suaire, le moulage d'une jeune fille qui frissonne ou le coloris en grisaille d'un tableau de paysage. On tente de mieux regarder une chronophotographie de Marey, une planche du test de Rorschach, un détail de Velázquez, une draperie de Loïe Fuller, un diagramme de Beckett, une cire anatomique, un châle de prière juif ou une oeuvre d'art contemporain dédiée au génocide rwandais... On s'interroge sur le fait que l'image brûle d'apparaître, et qu'ainsi sa contribution à notre connaissance de l'histoire soit aussi problématique que nécessaire.

  • Parcours à travers l'oeuvre - psychanalytique, philosophique et, en un sens, poétique - de Pierre Fédida, ce livre interroge la façon dont une pensée de l'absence se devait de produire une théorie des rapports entre corps, parole, souffle et image : une théorie du " souffle indistinct de l'image ".
    C'est une approche de para-doxes. C'est la surprise de dé-couvrir les affinités de l'air et de la pierre, de la danse et de la sépulture, de l'art et de la gé-néalogie. C'est une façon de s'interroger sur la respiration du temps dans l'image.

  • Ces « pensées détachées » sur la peinture ont un fil conducteur : c'est une lecture du Chef-d'oeuvre inconnu de Balzac, récit qui fonctionne comme un mythe, admet une multiplicité d'entrées. Mythe sur l'origine, les moyens et l'extrémité de la peinture. C'est de tout cela qu'il est question.
    Partant de l'« exigence de la chair » qui traverse tout le drame du peintre Frenhofer, une sorte d'histoire se reconstitue : c'est celle du problème esthétique de l'incarnat en peinture, depuis Cennini jusqu'à Diderot, Hegel, Merleau-Ponty.
    Or, ce problème met en jeu le statut même du rapport qu'entretient la peinture figurative - un plan, des couleurs - avec son objet - une peau, des humeurs. Ce rapport est analysé comme une « aliénation », une perte au regard desquelles les notions d'objet et de sujet en peinture échoueront toujours à se stabiliser.
    Si l'objet de la peinture - la peau - se perd irrémédiablement dans le plan, que reste-t-il ? Il reste un éclat, que le récit de Balzac met en scène de façon précise et bouleversante. Double est cet éclat : il est détail, hiératisation : le bout d'un pied de femme, « vivant », mais marmorisé. Et il est pan (selon le mot de Proust), c'est-à-dire la violence propre et quasi tactile d'un moment de pure couleur. Violence qui porte le peintre à dire « Rien, rien ! » tout en regardant son tableau. Violence qui porte le peintre vers son suicide. Distinguer conceptuellement le détail et le pan relève ici d'un projet et d'un questionnement : comment parler de la peinture aujourd'hui, entre la théorie sémiotique, la psychanalyse, et l'exigence d'une phénoménologie ?

  • Ce qu'il s'agit d'analyser, d'ausculter, c'est ce que Walter Benjamin, en 1929 déjà, décrivait comme un espace chargé à cent pour cent d'images. Autrement dit : cette visibilité saturée qui nous arrive de partout, nous entoure et nous traverse aujourd'hui.
    Un tel espace iconique est le produit d'une histoire : celle de la mise en circulation et de la marchandisation générale des images et des vues. Il fallait ébaucher sa généalogie, depuis les premiers ascenseurs ou escalators (ces travellings avant la lettre) jusqu'aux techniques actuelles de l'oculométrie traquant les moindres saccades de nos yeux, en passant par le cinéma, grand chef d'orchestre des regards.
    Mais, sous-jacente à cette innervation du visible, il y a une économie propre aux images : ce qu'on tente d'appeler leur iconomie. Deleuze l'avait entrevue lorsqu'il écrivait, dans des pages inspirées par Marx : « l'argent est l'envers de toutes les images que le cinéma montre et monte à l'endroit ». Une phrase que l'on n'entendra dans toute sa portée ontologique qu'à condition de se souvenir que « cinéma » veut aussi dire ici : « l'univers ».
    C'est pourquoi, tout en se laissant guider par des séquences d'Hitchcock, de Bresson, d'Antonioni, de De Palma ou des Sopranos, ces pages voudraient frayer la voie qui conduit d'une iconomie restreinte à ce qu'on pourrait nommer, avec Bataille, une iconomie générale.
    Peter Szendy

empty