• Le cadre, cet accessoire excentrique, qui n'est ni dehors ni dedans, et qui échappe à toutes nos catégories, vient paradoxalement au centre de l'attention philosophique en raison même de son indétermination.
    D'autant que, au-delà de la toile peinte, il se reconduit comme le principe régulateur de l'espace urbain, des artefacts, de l'organisation sociale et de l'ordre symbolique en général.
    Les auteurs d'Art Brut, qui, par définition, ne sont pas assujettis à nos conventions culturelles, en font un usage insolite et déconstructeur, qu'il serait par trop expéditif de verser dans le registre de la pathologie.
    Car, justement, de telles irrégularités nous amènent à envisager le cadre sous une incidence d'étrangeté.
    Peut-être son office de protection physique et de suspension murale n'est-il qu'un alibi utilitaire au formatage idéologique dont il détermine les axes.
    S'il est vrai que le pathologique éclaire le normal, on franchit en l'occurrence un seuil de réversion : c'est le cadre lui-même, dans son principe et son usage culturel, qui est susceptible d'une pathologie, sous l'éclairage de l'Art Brut.

  • Avec le temps, une oeuvre d'art s'éloignera fatalement du sens que, par provision, son auteur lui donne. Celui-ci, néanmoins, escompte secrètement cette méprise future comme une solution possible à son énigme. S'il est vrai que «le fondement même du discours interhumain est le malentendu» (Lacan), on devrait considérer l'art, ou la relation artistique, comme un malentendu spécialement productif, paradoxal et initiatique. Ce ne sont ni les peintres ni les regardeurs qui font les tableaux, mais la conjugaison de l'inconscience des uns et des bévues des autres : ils se déchargent l'un sur l'autre de la responsabilité d'un sens qui n'en finit pas de leur échapper. Le présent ouvrage évoque quelques-unes de ces méprises en symétrie inverse, indéfiniment reconduites, et qu'on peut considérer finalement comme des «ratages réussis». Ce n'est pas le moindre intérêt de l'histoire de l'art que ces coups de théâtre qui rendent le passé lui-même imprévisible.

  • Tenant à la fois de l'histoire de l'art et de l'analyse des moeurs, ce livre, conçu comme une visite guidée à travers les siècles, offre avec autant de finesse que de jubilation une approche nouvelle de quelques grands noms de la peinture afin de mettre en lumière ce que l'auteur considère comme un oxymore : l'« art suisse ».

  • L'artiste est un individu apparemment atypique, parfois anormal ou déviant, dont pourtant la complexion psychique se trouve être du diapason de l'inconscient collectif - " un ambassadeur du monde muet ", disait Francis Ponge ; ambassadeur du futur aussi bien, sourd à la tonalité ambiante, mais sensible à des harmoniques subtiles. On ne sait quel hasard biographique l'investit du pouvoir divinatoire de jouer ses propres fantasmes comme un prélude aux temps à venir. Ainsi le troisième millénaire est-il né sous le signe de la pulsion de mort, et sous le parrainage d'artistes qui, dans leur vie comme dans leur oeuvre, ont fait vibrer la consonance du symbole et de l'absence. Le suicide, dans leur cas, n'a pas nécessairement pris la tournure brutale d'un passage à l'acte, il a trouvé son efficacité symbolique, il a même pu être différé une vie durant. En tant que processus de disparition visible ou intelligible, il prend un sens qui excède la sphère personnelle, illustrant ce paradoxe de Kafka : " Loin, loin de toi se déroule l'histoire mondiale, l'histoire mondiale de ton âme ". C'est la vérité de notre temps qui transparaît dans l'oeuvre de ces êtres métaphoriques qu'on peut qualifier de suicideurs plutôt que de suicidés.

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