• Un long moment d'incertitude s'est installé dans le monde. Les vies précaires durent plus longtemps et l'on s'y habitue ; le " kit d'urgence ", et plus généralement les matérialités provisoires et démontables ont pénétré l'architecture, l'industrie et l'art ; les mobilités, qu'elles soient urbaines ou planétaires, sont plus nombreuses, plus massives et parcourent les villes et la planète sans direction unique ou définitive, sans ancrage fixe. Le regard sur le monde change aussi, les incertitudes intellectuelles accompagnent logiquement la fragilisation du monde... À cette incertitude généralisée répond un idéal de " gouvernance " mondiale favorisant les fragmentations et créant un dispositif de mondes étanches où s'exerce le contrôle et où l'adhésion au système est sans cesse recherchée.
    Dans ce dispositif, chacun est renvoyé à une identité prétendument essentielle, authentique et " vraie ". Ces assignations identitaires sont centrales aujourd'hui dans le monde. Elles font parfois appel à l'anthropologie, dans ses versions les plus culturalistes et différentialistes, aux fins de séparations et de rejets. Mais le même discours rejette aussi tous ceux qui, reprenant et transformant les langages mêmes qui les ont confinés dans les marges (" Roms ", " Noirs ", " réfugiés " ou " sans-papiers "), réclament ou imposent leur présence-au-monde, parce que ce monde est à la fois plus accessible et plus fermé que jamais.
    Dans ce livre, Michel Agier veut rendre compte de cette dynamique paradoxale et la comprendre, sans jugement de surplomb. Sa réflexion invite le lecteur à reconsidérer les sens et les usages de la frontière, conçue ici comme ce qui nous fait humains en instituant la place et l'existence sociale de chacun tout en reconnaissant celles des autres. Lieu de passage, la frontière est instable, mouvante, sans cesse négociée. Le mur est son contraire, il est à la frontière ce que l'essentialisme identitaire est à l'altérité.
    En plaidant pour la validité de l'approche anthropologique, Michel Agier cherche ici à dépasser le piège identitaire, à montrer que d'autres mots, d'autres manières de penser, sont possibles. Réapprendre à passer les frontières où se trouve l'autre, à les reconnaître et à les fréquenter, est devenu l'un des enjeux majeurs de notre temps.

  • A la naissance de tout ghetto il y a un refuge. Lieu d'une mise à l'écart, d'un abri dans un contexte hostile, il devient le nom d'une communauté de survie, dont l'avenir dépendra de sa relation aux autres et à l'État.
    En attendant, aux yeux de l'anthropologue, l'habitant du camp, du campement ou du ghetto édifie, dans cet écart, sa part d'un monde commun qui est encore largement à faire ; et il montre ainsi l'universalité des histoires de reconstruction de soi et des lieux. Le maintenir enfermé dans son refuge originel, c'est nous enfermer nous-mêmes. L'ouvrir, c'est nous sauver tous.

  • Un conflit est ouvert à propos de la liberté de circuler et de la possibilité pour chacun de trouver une place dans un monde commun.
    Arrêtées par les murs et les législations protectionnistes des Etats-nations, des millions de personnes ne trouvent plus le lieu d'arrivée de leur voyage, et n'ont pas non plus d'autres ailleurs où aller pour se protéger, se reconstruire, revivre. Dans cet exil intérieur, de nouveaux lieux, " hétérotopiques ", apparaissent, se développent et se fixent, et avec eux une nouvelle conception de l'étranger, celle de l'indésirable au monde.
    La frontière, le camp, la jungle ou le ghetto dessinent cette nouvelle topographie de l'étranger : un couloir des exilés se forme, ou règnent l'exception, l'exclusion et l'extraterritorialité, mais où parfois des transformations sociales ont lieu, où la marge devient refuge, à nouveau habitable et même vivable. Sur le chaos du présent s'inventent des mondes à venir... Face aux politiques de la peur et de l'enfermement, l'anthropologue Michel Agier défend une cosmopolite de l'hospitalité, seule à même de fonder une " anthropologie monde ", qu'il conçoit comme une pensée des rencontres et des reconnaissances de l'autre, "avec le monde commun en tête ".

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