Agone


  • au secours, les tués ! assistez-moi, que je ne sois pas obligé de vivre parmi des hommes qui, par ambition démesurée, ont ordonné que des coeurs cessent de battre, que des mères aient des cheveux blancs ! revenez ! demandez-leur ce qu'ils ont fait de vous ! ce qu'ils ont fait quand vous souffriez par leur faute avant de mourir par leur faute ! cadavres en armes, formez les rangs et hantez leur sommeil.
    avancez ! avance, cher partisan de l'esprit, et réclame-leur ta chère tête ! avance pour leur dire que tu ne veux plus jamais te laisser utiliser pour ça ! et toi là-bas, avec ce visage défiguré à ton dernier instant, lorsque la bête sauvage, l'écume aux lèvres, se précipita sur toi - avance ! ce n'est pas votre mort - c'est votre vie que je veux venger sur ceux qui vous l'ont infligée ! j'ai dessiné les ombres qu'ils sont et qu'ils voulaient transformer en apparence ! je les ai dépecés de leur chair ! mais les pensées nées de leur bêtise, les sentiments nés de leur malignité, je les ai affublés de corps et je les laisse se mouvoir ! si on avait conservé les voix de cette époque, la vérité extérieure aurait démenti la vérité intérieure, et l'oreille n'aurait reconnu ni l'une ni l'autre.
    j'ai sauvegardé la substance, et mon oreille a découvert la résonance des actes, mon oeil le geste des discours, et ma voix, chaque fois qu'elle citait, a retenu la note fondamentale, jusqu'à la fin des jours. les faits mis en scène ici par karl kraus se sont réellement produits ; les conversations les plus invraisemblables ont été tenues mot pour mot ; les inventions les plus criardes sont des citations ; les récits prennent vie sous forme de personnages, les personnages dépérissent sous forme d'éditorial ; la chronique a reçu une bouche qui la profère en monologues, de grandes phrases sont plantées sur deux jambes - bien des hommes n'en ont plus qu'une.
    quiconque a les nerfs fragiles, bien qu'assez solides pour endurer cette époque, qu'il se retire du spectacle.

  • Analyse des conditions de l'installation du nazisme dans les esprits, La Troisième Nuit de Walpurgis a été rédigée entre mai et septembre 1933. Livre dense et labyrinthique, il investit tous les registres de la syntaxe et de la grammaire pour débusquer les responsabilités : " Rien à dire sur Hitler ", commence l'enquête de Karl Kraus. mais tant de choses sur les intellectuels de tous bords qui, des plus éminents comme Heidegger à la tribu de la " journaille ", ont accepté sans difficulté et même demandé le sacrifice de l'intellect, préparant librement le terrain à l'ensevelissement de l'humanité.

    " Être en mesure de saisir le mal du monde dans son rebut, percevoir chaque fois sur la surface la plus anodine la fin dernière de l'humanité souffrante, un tel état d'esprit serait-il donc privé de la première possibilité de défense consistant à mettre en lisière l'hypertrophie de ce que déjà il a vu et stigmatisé ? Dans tout le cours de ma non-activité, je me suis servi de la presse - où je suis allé chercher toutes les preuves contre une existence qu'elle a corrompue - et je conserve des centaines de milliers de documents sur sa responsabilité directe ou indirecte : les dernières choses parues, autant capables de donner une image de toute la déformation de l'époque que les commentaires bien mûris en forme de gloses. Mais si je suis parvenu à supporter le cauchemar de cette brûlante actualité faite d'actions et de comptes-rendus, de cette assimilation aux allures de fin dernière qui mêle déclin et renouveau, du plus sanglant succès de l'art oratoire jamais promu au rang d'histoire mondiale - serais-je pour autant à la hauteur de la matière ? Même si elle ne paralysait pas le désir de mise en forme mais lui donnait au contraire des ailes, comment serait-il capable de maîtriser l'abondance de formes de cette troisième nuit de Walpurgis ? Comment l'étonnement ressenti face à ce renouveau qui détruit des concepts de base avec la force élémentaire d'une peste du cerveau (comme si les bombes bactériologiques étaient déjà larguées par les avions les plus modernes) pourrait-il donner du courage à celui qui est sans voix et perçoit ici le visage du monde qui s'est pris au mot ? Alentour rien que stupeur, sidération face à l'envoûtant prodige d'une idée qui consiste à n'en avoir aucune. Face à ce coup de boutoir qui a pris tout droit le chemin n'allant de rien à nulle part. Alentour rien que l'étonnement face au prodige d'une réalité étatique engendrée par l'ivresse jusqu'au dernier paragraphe, avec une économie nationale alimentée par le boycott des Juifs. Je me demande comment une telle présomption ne devrait pas déprimer ce qui reste encore de détermination intellectuelle dans un esprit et n'a pas été totalement laminé par l'épuisement des années de guerre et d'après-guerre. "

  • L'Optimiste : Mais quand un jour ce sera la paix.
    Le Râleur : . alors la guerre commencera !
    L'Optimiste : Toute guerre s'est cependant conclue par une paix.
    Le Râleur : Pas celle-ci. Elle ne s'est pas déroulée à la surface de la vie mais a dévasté la vie elle-même. Le front a gagné l'arrière. Il y restera. Et l'ancienne mentalité viendra se greffer sur cette vie modifiée, s'il en existe encore une. Le monde sombrera, et l'on n'en saura rien. Tout ce qui existait hier, on l'aura oublié ; ce qui est aujourd'hui, on ne le verra pas ;
    Ce qui sera demain, on ne le craindra pas. On aura oublié qu'on a perdu la guerre, oublié qu'on l'a commencée, oublié qu'on l'a faite. C'est pourquoi elle ne cessera pas.
    « Ce drame, dont la représentation, mesurée en temps terrestre, s'étendrait sur une dizaine de soirées, est conçu pour un théâtre martien. » Ainsi commencent Les Derniers Jours de l'humanité. Nous avons retenu ici l'essentiel des interventions de deux personnages, le Râleur (Kraus lui-même) et l'Optimiste (un loyal patriote autrichien), dont l'opposition rappelle et ferme une action « éclatée en centaines de tableaux ouvrant sur des centaines d'enfers », une action dont l'auteur a arraché le contenu aux cinq années qu'a duré la Première Guerre mondiale : « Années durant lesquelles des personnages d'opérette ont joué la tragédie de l'humanité ».
    La vie de l'écrivain et journaliste viennois Karl Kraus (1874-1936) se confond avec l'inlassable bataille qu'il mena dans sa revue Die Fackel (« Le Flambeau ») contre la corruption de la langue et donc, à ses yeux, de la morale.

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