Mille Et Une Nuits

  • S'iinstaller sur les positions d'autrui, épouser le mouvement du raisonnement de la partie adverse pour en exploiter les faiblesses : l'art de la discussion, c'est l'art de la guerre. Schopenhauer sait que les mots et les arguments sont des poignards dont la pointe peut tuer ; il sait aussi que la seule réalité qui vaille est notre propre victoire, même si le vrai maître du jeu reste finalement le langage et ses ressources infinies.

  • En 1783, un auteur anonyme déclenche une controverse dans le numéro de septembre du Berliner Monatsschrift au sujet du mariage civil. Un pasteur, Zöllner, qui défend le mariage religieux, lui répond et s'interroge : « Qu'est-ce que les Lumières ? » Mendelssohn et Kant saisissent la balle au bond et entreprennent, chacun de leur côté, de lui répondre. Ces deux opuscules, respectivement intitulés « Sur la question : que signifie "aufklären" ?» et « Réponse à la question : qu'est-ce que "les Lumières" ?» présentent, cinq ans avant la Révolution française, un bilan des Lumières, au moment de leur apogée. Ont-elles fait le bien ? Comment faut-il éclairer ?
    Le débat va porter sur le bon usage et les abus des Lumières, sur le passage d'une théorie inflexible à la pratique. Il y est question de l'essence de l'homme et de son accomplissement dans la vie sociale, de la liberté de penser, de l'autonomie de la raison, de l'État et du droit.

  • En juillet 1999, en prononçant un discours sur Heidegger et sa Lettre sur l'humanisme, Peter Sloterdijk déclenche une vivepolémique. Quel est l'objet du scandale ? Son constat : l'humanisme est mort en 1945. Si une nation ne repose plus sur une fiction politique, d'inspiration humaniste, pour souder ses citoyens, quelle gestion des hommes ? D'ailleurs, note le philosophe, la « domestication de l'être humain constitue le grand impensé face auquel l'humanisme a détourné les yeux depuis l'Antiquité » ; « le simple fait de s'en apercevoir suffit à se retrouver en eau profonde ».Avec ses Règles pour le parc humain, Peter Sloterdijk incite à penser la condition humaine qui vient avec l'anthropotechnologie.Quelques mois plus tard, il prononce à Paris un deuxième discours dans lequel il développe ses positions : La Domestication de l'Être. Il y poursuit sa réflexion sur les conditions et le mystère de l'irruption de l'humanité, et la voie que celle-ci peut suivre vers un apprivoisement d'elle-même.PETER SLOTERDIJK, philosophe allemand né en 1947, est l'auteur d'une oeuvre importante, notamment : Sphères (I, Bulles ; II, Globes : macrosphérologie ; III, Écumes : sphérologie plurielle).

  • La pensée de Michel Foucault désoriente : considérée parfois comme celle d'un philosophe, parfois encore comme celle d'un historien ou d'un critique de la culture, elle ne cesse de déplacer ses choix méthodologiques, ses champs d'enquête et son outillage conceptuel ; elle surprend par la beauté de son écriture ; elle irrite aussi, car ce voisinage avec la pratique littéraire et le dehors de la philosophie dérange. Que se passe-t-il alors quand, au lieu d'exiger une identification, un positionnement ou une déclaration d'allégeance à tel ou tel courant, on prend pour guide cette apparente discontinuité des thèmes, des approches et des instruments ? Quand on fait le pari qu'il s'agit de lire derrière l'éparpillement de la recherche une véritable pensée du discontinu, un travail philosophique exigeant, sans cesse relancé, sur l'exigence de la pensée et la problématisation de l'actualité. Il s'agit alors de reconstituer la trame complexe d'une cohérence difficile et forte, qui traverse trente ans de pratique philosophique, et nous enjoint à notre tour de tenter cette « ontologie critique de nous-mêmes » dont Foucault demeure l'exemple à la fois le plus remarquable et le plus émouvant.Judith Revel est maître de conférences à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne et membre du Centre Michel Foucault. Philosophe, italianiste et traductrice, elle est spécialiste de philosophie contemporaine et s'intéresse aux représentations de l'histoire dans les théorisations politiques. Elle travaille en particulier sur la manière dont la réflexion philosophique se pose la question de l'actualité.

  • L´impression que la déraison domine désormais les hommes accable l´esprit de chacun de nous, qui assistons aux effondrements systémiques, à des fonctionnements dévoyés ou irresponsables, à des actes de folie en tous genres. Que la rationalisation qui caractérise les sociétés industrielles conduise à une régression vers la déraison n´est pas une question nouvelle. Les philosophes de l´École de Francfort avaient averti dans leur analyse des industries culturelles du danger et de la nécessité de se prémunir contre ce retournement. Or cette question a été abandonnée. Plus grave, l´Université est touchée. Si l´Université n´est plus guidée par le savoir, où allons-nous ? Bernard Stiegler alarme : la raison s´est dé-formée, avec la transformation des rapports au savoir induite par le « désencastrement » du marché, l´extension du management, les nouvelles technologies - phénomènes qui conduisent à un regain de scientisme et à une prolétarisation des esprits. La raison est un état à la fois mental et social essentiellement précaire - et c´est peut-être là ce que nous, les tard-venus du XXIe siècle, découvrons : la « conquête » de la raison reste toujours à faire et à défendre.

  • Fumee d'opium

    Claude Farrère

    Lorsqu'en 1897 le jeune lieutenant Charles Bargone, qui n'est pas encore devenu l'écrivain Claude Farrère, rejoint pour son premier poste la division navale d'Extrême-Orient, il a très certainement déjà tâté de l'opium. En effet, celui-ci est alors de consommation courante dans les milieux des marins et des prostituées des ports français comme ceux de Toulon que le romancier évoquera plus tard dans Les Petites alliées. Il l'est aussi dans les milieux littéraires et mondains de la capitale où il a remplacé la morphine, déjà passée de mode. L'opium, du moins celui qui se fume, le chandoo, a d'abord été produit en Inde avant que d'être introduit en Chine par les Anglais au début du XIXe siècle., puis en Indochine par les Français. Aussi restera-t-il toujours dans l'esprit de chacun plus ou moins associé à l'Asie qui l'a vu naître, au point que l'on peut se demander si sa coloration orientale n'est pas la principale raison de son succès littéraire à une époque avide d'exotisme.
    Dans le cas de Claude Farrère, le lien entre opium, littérature et Extrême-Orient est étroit puisque c'est essentiellement de son expérience indochinoise de deux ans qu'il tire l'inspiration de ses premières créations littéraires, des nouvelles qui toutes ont pour héros de fervents adeptes de l'opium. La première de ces nouvelles est publiée en 1901 sous le titre « Fumée d'opium », au Mercure de France. Elle est remarquée par Pierre Louÿs qui encourage le jeune homme à écrire, devenant à la fois son mentor et son ami le plus proche.
    Claude Farrère publiera en 1904 un recueil rassemblant les fruits de son travail. Avant d'adopter pour titre celui de son premier récit (rebaptisé dès lors « Le Cyclone »), l'écrivain avait songé intituler son recueil La Bonne drogue - cycle d'opium : c'était dire explicitement que les dix-sept nouvelles qui le composent offrent une vision positive de l'opium.
    Les six nouvelles qui constituent à peu près la première moitié du recueil sont des récits légendaires et historiques, apparemment nés de l'imagination de Farrère, qui évoquent à la manière des contes, pour l'un les origines mythiques de la drogue, pour les autres ses pouvoirs magiques, lesquels sont toujours bénéfiques pour celui qui en use puisqu'il y trouve « la sagesse et le bonheur », le moyen de dominer sa peur, de panser ses douleurs, d'affronter la mort et de « s'affranchir de ce mauvais rêve qui est la vie ».
    Dans sa préface à la première édition de Fumée d'opium, Pierre Louÿs se défend d'avoir jamais fumé la « bonne drogue », et il ajoute : « je crois d'ailleurs savoir que Claude Farrère lui non plus. » Si Pierre Louÿs lui-même ne semble pas avoir beaucoup touché aux drogues, Claude Farrère a notoirement été un opiomane invétéré, au point que sa carrière militaire en a été compromise et qu'il a dû à plusieurs reprises subir des cures de désintoxication. D'ailleurs, sitôt en retraite de la Marine, il n'hésitera pas à écrire en 1920 une préface à une réédition de L'Anglais mangeur d'opium d'Alfred de Musset .

    Claude Farrère (1876-1957) obtient le prix Goncourt en 1906 pour Les Civilisés qui décrivait la vie des colons français en Indochine. Il fut élu membre de l'Académie française en 1935, contre Paul Claudel.

  • Une théorie des victimes n´existe pas encore comme telle dans la philosophie qui s´intéresse davantage à la force, à la puissance et à la domination. Elles sont devenues un objet privilégié des intellectuels qui assument leur défense, mais aussi des médias qui les actualisent et en témoignent. Une théorie un peu rigoureuse supposera que la Victime-en-personne est la condition symbolique qui détermine la victimologie toute  pénétrée de philosophie.
    On dessine deux figures de l´intellectuel. L´intellectuel médiatique sous dominance philosophique ultime, engagé ou embarqué (« embedded ») par le pouvoir, qui se contente de représenter les victimes, de les photographier par la parole, l´écrit ou l´image. Et l´intellectuel générique qui travaille sous la  condition déterminante de la victime plutôt que de la philosophie.
    Nous examinons différents aspects de l´intellectuel, son malaise et sa trahison en fonction de la victime. Puis la victimisation comme processus de la double peine infligée à la victime, les notions de « force faible » et de « force forte », de « survivant » et de « ressuscité » le problème de la persécution et de l´extermination (pourquoi tue-t-on ?). Il s´agit de fonder l´éthique sur la victime plutôt que sur la force philosophique. La compassion n´est pas la pitié philosophique des animaux participant à la vie universelle, c´est le dernier vécu, celui du vaincu qui longe la mort et lui donne encore son sens. Une autre idée de l´homme, nous l´appelons « générique ».

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