Galilee

  • La mort de Bernard Stiegler nous a frappés parce qu'elle était complétement imprévue. Mais c'est le contraire qui a lieu : par son imprévisibilité, sa mort ouvre une remobilisation, au sens où il doit s'agir de « produire à nouveau du mouvement ». Loin de s'atomiser dans la mort, Bernard nous y appelle, nous exhortant à comprendre et à éprouver qu'il est temps d'ex-ister hors d'un humanisme de l'homme supposé accompli et égal à lui-même C'est ainsi qu'est né ce petit livre : nous voici onze réunis par l'amitié pour Bernard, c'est-à-dire aussi l'amitié de Bernard pour chacune et chacun de nous. Son don pour l'amitié et de l'amitié n'était une qualité personnelle que parce qu'il était aussi en lui, à travers lui, un don de la pensée, c'est-à-dire de l'expérience de l'illimité.
    Aussi sommes-nous réunis ici de manière tout empirique, par des hasards en partie indépendants de nos rapports respectifs à Bernard Stiegler. Nous formons un « nous » par accident selon sa formule pour dire comment il était devenu philosophe. Le seul motif initial a été de lui consacrer un témoignage dans la maison d'édition et dans l'une des collections - « la Philosophie en effet » - où avait commencé la publication de ses oeuvres (et en particulier de La Technique et le Temps). Cet ouvrage est donc aléatoire au sens exact et non « pseudo-aléatoire [car] provenant d'un calcul numérique » Et dans son aléa il espère être contributif comme il aimait à dire.
    Jean-Luc Nancy.

  • Ni la fin du monde, ni le début d'un autre, ni la suite de l'histoire - mais une extrême fragilité. Ça peut casser, ça peut tenir, ça demande précaution. Moins des projets (même s'il en faut) qu'une circonspection pour notre présent, car c'est en lui que ça se trame ou se défait. Le comble de la fragilité s'atteint dans l'autonomie technologique - aussi économique qu'industrielle et cybernétique. Pour se déprendre de cette autonomie il faut trouver une allonomie : une loi de l'autre, une autre loi et autre chose qu'une loi.
    Trouver n'est pas inventer. Il s'agit moins d'une volonté que d'un désir, moins d'une intention que d'une attention, moins d'un savoir que d'un art.
    Jean-Luc Nancy

  • Il y a une clé qui ne sèche jamais. Il s'agit de la clé qui déverrouillerait l'origine. La clé de la chambre interdite. On ne sait si elle est tachée de sperme ou de sang. On hésite toujours.

  • Si elle n'était qu'une affaire d'image, de signes ou de représentation, si elle n'avait pas intrinsèquement partie liée avec la liberté humaine, avec la libération même de cette liberté, sans doute la peinture n'aurait-elle pas pris l'importance qu'elle possède, depuis une certaine date, aux yeux de l'humanité.
    Cette date est celle de l'invention du tableau, qui donne à l'acte de peindre toute sa modernité.
    Mais de quelle liberté s'agit-il ?
    Voici la réponse qui est exposée et discutée ici : la liberté qui se libère devant le tableau est celle du regard - un regard qui n'est pas là pour voir mais pour garder et sauvegarder le miraculeux de la présence. Un regard que le tableau a surtout la tâche de faire naître dans tous les yeux qui s'efforceraient de lui faire face.

  • L'artiste est une figure exemplaire de l'individuation psychique et collective, telle qu'un je n'est qu'au sein d'un nous, et telle qu'un nous est constitué à la fois par le potentiel sursaturé et tendu du fonds pré-individuel que suppose ce processus, et par des dia-chronies en quoi consistent les je à travers lesquels il se forme.
    Ce processus est un flux lui-même constitué de tourbillons : les tourbillons sont des flux en spirales formant au sein du flux des contre-courants sans fin. ces contre-courants reconduisent cependant au courant par leurs courbures singulières, et sont ainsi - à contre-courant - la réalité du courant dominant. un artiste est un tourbillon d'un type particulier dans ce flux : il est investi d'une tâche dans la préparation du fonds pré-individuel des je et des nous à venir.
    Et, en même temps, il est un opérateur de trans-individuation du pré-individuel disponible : il crée des oeuvres, c'est-à-dire des artefacts, qui ont pour caractéristique d'ouvrir l'à-venir comme singularité de l'indéterminé par un accès au refoulé qui trame la puissance de ce qu'aristote nommait l'âme noétique, et comme sa possibilité - qui n'est que par intermittences - de passer à l'acte. c'est un accès au sauvage.
    Le sauvage, comme double tendance d'un fonds pulsionnel liable, est ce que le désir sublimé apprivoise mais ne domestique pas. et le sauvage, non sublimé, retourne à sa pure sauvagerie. l'art, et l'esprit oú il advient, sont les noms de cette sublimation, et ils sont aujourd'hui gravement menacés. ce qui signifie que le sauvage brut est partout menaçant. ce livre présente le projet d'une organologie générale et d'une généalogie du sensible - en vue de penser ultimement la sauvagerie de notre temps.
    Il poursuit l'analyse qui a été avancée dans des ouvrages antérieurs de l'économie libidinale propre au capitalisme hyperindustriel, principalement à travers la question de l'art, comme liquidation de l'économie de la sublimation sous toutes ses formes. il s'agit de fourbir des armes : de faire d'un réseau de questions un arsenal de concepts, en vue de mener une lutte. le combat à mener contre ce qui, dans le capitalisme, conduit à sa propre destruction, et à la nôtre avec lui, constitue une guerre esthétique.
    Elle-même s'inscrit dans une lutte contre un processus qui n'est rien de moins que la tentative de liquider la " valeur esprit ", comme disait valéry.

  • La pensée de Heidegger est indissociable de l'histoire de la philosophie. Elle ne saurait se comprendre autrement que comme une « répétition » de la question du sens de l'être demeurée occultée depuis Aristote jusqu'à Nietzsche. Répéter l'histoire de la philosophie ne signifie nullement réitérer la manière dont cette histoire s'est déployée, mais lui donner une orientation déterminée : la rappeler à sa vérité initiale. C'est ainsi que son oeuvre est marquée par les alliances et les ruptures entre le destin de la Grèce et l'appel de l'alémanité, entre l'« impensé » de la métaphysique et l'éclosion de la vérité de l'être. Or, c'est dans ce geste que nous voyons proliférer un antijudaïsme et un antisémitisme animés par deux modalités de dénégation distinctes mais intimement liées : la forclusion et l'« auto-annihilation » du judaïsme. En ce sens, l'antijudaïsme et l'antisémitisme s'inscrivent à même l'extension de la pensée de l'être.

    Nous voyons en Heidegger un adversaire privilégié : nous engageons une lecture interne des suppositions et des conséquences de sa pensée de l'histoire tout en proposant d'autres pistes de réflexion face à la singularité de l'autre et de l'événement historique. Il ne s'agira plus de comprendre ceux-ci au sein d'une histoire de la vérité de l'être, mais d'orienter la philosophie vers un questionnement hyper-critique. Celui-ci se mesure chaque fois singulièrement à ce qui, au coeur du présent, nous reviendrait et nous adviendrait des événements passés et à-venir dans l'histoire. Notre recherche entend ainsi autoriser une pensée philosophique où chaque événement historique commanderait une singulière justice et une responsabilité sans réserve au nom de ceux qui sont déjà morts et devant ceux qui ne sont pas encore nés, pas encore présents ni vivants, victimes ou non de l'histoire qui vient.

  • Voici le coeur de l'argument du livre que je voudrais consacrer à l'idée de biographie : les rêves n'émettent pas la moindre idée de cause.
    Les rêves sont encore vivants, non les phrases.
    Ils errent.
    On ne saurait faire un tissu si continu de ses désirs, ni des actions où ils se projettent ou qu'ils inventent, qu'il puisse passer pour vraisemblable.

  • L'intrus

    Jean-Luc Nancy

    • Galilee
    • 15 February 2010

    « Dès le moment où l'on me dit qu'il fallait me greffer, tous les signes pouvaient vaciller, tous les repères se retourner. Sans réflexion, bien sûr, et même sans identification d'aucun acte, ni d'aucune permutation. Simplement, la sensation physique d'un vide déjà ouvert dans la poitrine, avec une sorte d'apnée où rien, strictement rien, aujourd'hui encore, ne pourrait démêler pour moi l'organique, le symbolique, l'imaginaire, ni démêler le continu de l'interrompu : ce fut comme un même souffle, désormais poussé à travers une étrange caverne déjà imperceptiblement entr'ouverte, et comme une même représentation, de passer par-dessus bord en restant sur le pont. » J.-L. N.

  • Une persistance ou une rémanence qu'on aurait cru impossible de l'antisémitisme oblige à reprendre à nouveaux frais l'analyse de ce dont cette disposition hideuse et morbide peut être l'effet. Il est nécessaire de creuser plus profondément dans ses origines. Celles-ci sont en effet à repérer au plus intime de notre culture européenne et pré-européenne. Elles tiennent à la conjonction conflictuelle des deux réponses à l'effacement des cultures archaïques : la réponse grecque et la réponse juive se rencontrent comme deux affirmations d'une humanité émancipée du mythe mais s'opposent comme deux façons de concevoir l'autonomie.
    D'un côté l'autonomie tendanciellement infinie du logos, de l'autre l'autonomie paradoxale d'une hétéronomie répondant à un dieu caché. A première ne savait que repousser la proximité de la seconde, et donc l'exclure tout en l'engobant dans sa domination. La seconde ne pouvait que se replier dans cette exclusion au sein même de la domination.
    Comment de ces prémices intrinsèquement contradictoires a pu s'engendrer l'histoire si longue et si terrible de la haine du Juif masquant une haine de soi ? On essaie de rendre possible une réponse.

  • C'est le quatrième livre qui me ramène à Osnabrück la ville de ma famille maternelle. Je cherche. Je cherche à comprendre pourquoi Omi ma grand-mère s'y trouvait encore en novembre 1938. Ainsi que ses frères et soeurs. Cela faisait pourtant des années que les Monstres occupaient le ciel allemand et proféraient des menaces de mort à l'égard des juifs, mais Omi continuait à penser qu'elle était allemande même après avoir été déclarée nonaryenne, même quand la langue allemande a formé de nouveaux abcès antijuifs tous les mois. Certes son mari était bien mort pour l'Allemagne en 1916 mais quand même Dans la rue le banc est interdit aux juifs.
    Quel courage lui faut-il pour rester dans la ville qui brûle les siens tandis que K. le grand ogre nazi passe en ricanant devant notre grand magasin boycotté, ou peut-être quelle terreur ? Ou peut-être la voix de l'angoisse est-elle plus forte que celle de sa fille, Eve ma mère qui a pris la porte définitivement dès 1933 ?
    Aucune explication.
    Je ne comprends pas pourquoi je ne comprends pas.
    Il y a tant de sortes de juifs qui ne savent plus qui ils sont. Il y en a qui partent, mais pas assez loin, comme s'ils avaient peur de perdre - quoi ? Il y a des juifs-qui-ne-partent-pas. Eri la petite soeur d'Eve ma mère est partie dès 1933 quand les piscines lui ont été interdites. Mais Siegfried est resté. Les Nussbaum aussi. Il y en a qui ont voulu partir quand on ne pouvait plus partir. Il y en a qui sont revenus se perdre. Qu'es-ce qui te ferait partir ? me demandé-je. Et vous, qu'est-ce qui vous ferait partir ? On ne peut pas dire qu'Omi soit partie finalement.
    Elle ne m'a jamais parlé de la Nuit de Cristal. Il y avait de quoi être éclairée pourtant.
    Comme je n'arrive pas à rentrer à l'intérieur de ma grand-mère je me décide à entrer dans la Nuit Décisive par l'intérieur de Siegfried K., un ami de ma mère. Il a 25 ans, il vient d'arracher son doctorat de médecine, la Grande Synagogue lui brûle devant la figure, le voilà naufragé à Buchenwald, pour l'inauguration par les Premiers Déportés. Je le suis.
    Il ne sait pas ce qui lui arrive. C'est nouveau. Ça vient d'ouvrir. Ce n'est pas terminé. Buchenwald est à côté de Weimar. Weimar, c'était Goethe. Siegfried est un modeste Robinson juif aktionné en 1938. Avant, je ne savais pas ce que c'était, un juif aktionné. Suivons Siegfried dans la fameuse Nuit Nazie aux mille Incendies, prologue au temps de l'Anéantissement. J'aimerais tant pouvoir lui demander pourquoi, comment, il est encore là

  • Que faire ?

    Jean-Luc Nancy

    • Galilee
    • 25 February 2016

    Les récents attentats de Paris et ceux qui les ont suivis de près en Afrique, venant après tant d'autres, depuis si longtemps et dans un contexte international particulièrement instable, portent à l'incandescence deux séries de questions : d'une part on se demande comment agir, jusqu'où la riposte belliqueuse est opportune ou du moins suffisante, d'autre part, puisque les pouvoirs politiques sont particulièrement mis en jeu, on se demande quelles sont au juste leurs marges de manoeuvre et leurs responsabilités précises (car on se retourne soudain vers eux alors qu'on était prêt la veille à les considérer comme les figurants d'un théâtre économique).
    « Que faire ? » et « Quoi du politique ? » sont les deux faces d'une même inquiétude.
    Peut-être le « faire », considéré comme production d'une action effective, est-il mis en suspens dès lors que l'idée même de la politique est brouillée. Aujourd'hui ce mot englobe tantôt l'ensemble des conditions d'existence et de sens, tantôt seulement une sphère limitée mais dont l'autonomie paraît douteuse.
    Une seule chose est sûre, c'est la condamnation toujours recommencée de la « politique politicienne », singulière tautologie. Elle révèle le sentiment qu'il y a dans la politique elle- même la possibilité de son mésusage ou de sa caricature.
    Une autre façon de contourner le problème est de distinguer « le » politique » de « la » politique (ou bien « the political » et « politics ». Cette différence de genre sert à magnifier une essence, un en-soi d'une pratique et tendanciellement une conception élevée d'une tâche besogneuse (même si non indigne.).
    On ne peut y voir plus clair quant au « faire » que si on clarifie le sens de « politique ».
    C'est ce qu'on voudrait entreprendre ici.

  • Un jour on retombe dans son symptôme. Enfant, je refusais de manger à la table familiale. On me mettait dans une pièce, seul, à manger dans le noir. On refermait la porte, je mangeais. Quand le noir était devenu total je parvenais à porter à mes lèvres ce que je ne voyais plus. C'était une petite table à claies bleues.

    En 2010 Pascal Quignard crée Medea au théâtre Molière à Bordeaux avec Carlotta Ikeda. Ce buto tourne sur la terre entière pendant plus de trois ans. En 2014 Carlotta meurt soudain. Pascal Quignard renonce alors aussi bien à la danse qu'au théâtre. Mais aussitôt invente d'étranges performances complètement nocturnes accompagnées de rapaces.
    Vie et mort de Nithard, avec Luc Petton et la buse Phénix, à Saint-Riquier, dans la baie de Somme.
    Le Ballet de l'origine de la langue et de la littérature française, à Vérone, au Teatro Fonderia Aperta, sur bord de l'Adige.
    La Performance sur la mort et les morts de novembre, à la mémoire de Charlotte Lessana, à Paris, à la Maison de la Poésie.
    Bord plateau 1652, avec Lorenda Ramou, à Genève, à la Haute École de Musique.
    L'oreille qui tombe, avec Frédérique Nalbandian, à Toulon.
    La Rive dans le noir, avec Marie Vialle, la corneille Ba Yo et les deux chouettes effraies Bubo et Bubbelee, au festival d'Avignon, du 7 au 14 juillet 2016.
    Pas de choeur, avec Marie-Agnès Gillot et Laurent Derobert, au milieu de la nuit du 1er octobre 2016, sur la pointe de l'île aux cygnes, à Paris.

    Après les Petits traités dans les années 1980 (huit tomes), après Dernier Royaume dans les années 2000 (neuf tomes à ce jour), dans Performances de ténèbres Pascal Quignard cherche à penser et à préciser ce nouveau « genre littéraire » qu'il vient de concevoir autant qu'il le déroute, et qui l'engage dans une nouvelle aventure à la marge des formes traditionnelles.

  • Sexistence

    Jean-Luc Nancy

    • Galilee
    • 17 February 2017

    Tous les jours, la sexologie fait rage, anatomique, hormonale, psychanalytique et médiatique. Au point que certains, écoeurés, se vouent à une toute neuve chasteté. Mais le sexe se moque des discours sur lui : en tant que sexe de l'animal parlant, il partage avec le langage l'épreuve de la limite du sens, l'expérience de l'insignifiant ou de l'excès sur la signification. Ce qui ne relève d'aucun savoir, mais d'un insu sagace, sensible et pénétrant dont il n'est pas tout à fait impossible de s'approcher - entre philosophie et littérature.
    Car le désir désire se dire en même temps qu'il se désire lui-même - et de se perdre à l'infini. En vingt-et-un petits chapitres qui vont de la nature à la poésie et du cul à l'amour, l'auteur de L'« il y a » du rapport sexuel, de La Naissance des seins, et de L'Adoration tente de laisser parler le sexe.

  • Etude consacrée à l'ouvrage de M. Blanchot intitulé La communauté inavouable. A travers une réflexion sur le communautarisme et le communisme, Jean-Luc Nancy éclaire la préoccupation de l'époque moderne quant au caractère commun des existences humaines.

  • Il ne s'agit pas d'ajouter quelque chose à Derrida. Pas non plus de suppléer à des manques chez lui. Rien du double sens de ce mot dont il a fait une de ses signatures conceptuelles (avec entre autres « différance », « spectre », « viens ! »... ).
    De manière générale, on ne complète ni on ne remplace rien dans l'oeuvre d'un auteur : elle vaut telle qu'elle existe. Je pense plutôt à un troisième du sens du mot supplément, à ce sens littéraire ou journalistique selon lequel on joint une publication à une autre pour offrir un autre registre ou un autre aspect (un supplément illustré, sonore, ou bien encore le Suppléent au voyage de Bougainville...).
    /> Ces textes écrits au gré des circonstances - colloques, ouvrages collectifs - et au fil de 25 années ne sont ni des études, ni des commentaires, ni des interprétations de la pensée de Derrida. Ce sont, pour le dire ainsi, des réponses à sa présence. Non seulement l'amitié nous avait liés depuis 1970 mais je peux dire que même son irruption dans mon paysage intellectuel, par ses essais des années 60, avait été d'emblée celle d'une présence. Dès mes premières lectures j'avais perçu, au moins autant que l'aigu d'une pensée, la résonance d'une actualité : pour la première fois j'entendais vraiment une voix du temps présent.
    La rencontre d'une présence fut indissociable de celle d'une pensée. L'analyse rigoureuse de la présence-à-soi dans la « voix silencieuse « de Husserl valait immédiatement comme l'arrivée d'un inconnu dans lequel je reconnaissais une présence. Celle-ci n'était justement pas « à soi » mais au monde, à nous tels que nous étions en un moment où nous pouvions sentir une époque passer (avec Sartre, avec la fin de la guerre d'Algérie) et autre chose arriver.
    Derrida est connu comme le déconstructeur de la « métaphysique de la présence ». Il fut aussi celui qui ne cessait de se présenter - et donc sûr aussi de s'absenter - dans sa pensée. Il pensait comme on vient à un rendez-vous, comme on griffonne trois mots sur un bout de papier ou bien comme on décroche son téléphone : habitant des villes éloignées, nous usions beaucoup de cet appareil. J'entends toujours le ton très particulier, mêlé d'hésitation et de décision, sur lequel il disait « c'est Jacques ».

  • Aujourd'hui l'abstraction n'est plus celle de la carte, du double, du miroir ou du concept.
    La simulation n'est plus celle d'un territoire, d'un être référentiel, d'une substance. elle est la génération par les modèles d'un réel sans origine ni réalité : hyperréel. le territoire ne précède plus la carte, ni ne lui survit.
    C'est désormais la carte qui précède le territoire - précession des simulacres - c'est elle qui engendre le territoire et s'il fallait reprendre la fable, c'est aujourd'hui le territoire dont les lambeaux pourrissent lentement sur l'étendue de la carte.
    C'est le réel, et non la carte, dont les vestiges subsistent çà et là, dans les déserts qui ne sont plus ceux de l'empire, mais le nôtre. le désert du réel lui-même.

  • Libre parole rassemble trois essais complémentaires, de style et de circonstance différents : la Conférence Hrant Dink sur la démocratie et la liberté d'expression par temps de violence, donnée en public à Istanbul en janvier 2018, les Thèses élaborées en 2015 sur « Liberté d'expression et blasphème », pour intervenir dans la discussion qu'ont relancé les assassinats de journalistes impliqués dans la publication des « caricatures de Mahomet » par les membres de Daesh, enfin le séminaire donné en 2013 et rédigé l'année suivante sur les parrèsia(s) de Michel Foucault, où se trouve déployée à partir de l'exemple grec sa conception du « courage de la vérité ».
    Leur objectif commun est de problématiser les conditions et la fonction de la liberté d'expression en tant que « droit aux droits », fondamental dans une période de régression des formes démocratiques et du politique lui-même, facilitée par les effets sociaux désagrégateurs de la mondialisation capitaliste, et surdéterminée par les effets de terreur et de contre-terreur que suscite une situation de guerre endémique à laquelle aucune région du monde ni aucun pays n'échappe entièrement désormais. Il est aussi de montrer que, si la liberté d'expression institutionnellement garantie, et la « libre parole » qui en forme la condition et lui confère sa vitalité du côté des sujets, constituent indiscutablement un droit subjectif, donc une « propriété » inaliénable des individus et des groupes dont l'autonomie est (théoriquement) reconnue en démocratie, il faut s'élever à la conception d'un bien public de la communication et de l'expression si l'on veut en généraliser l'exercice, en prévenir les usages discriminatoires, et lui conférer par là-même toute sa normativité politique.
    Les hypothèses qui sont ainsi combinées entre elles constituent par là-même un hommage aux héros contemporains de la liberté de parole comme responsabilité du citoyen, qui en illustrent la signification et en ont suggéré l'interprétation.

  • « Ce livre, à la fois intime, entre soi et soi, et pourtant «hors de soi», c'est une sorte de causerie, le murmure d'une confession animée, mais aussi une apostrophe jouée, la fiction d'un entretien dramatique, un débat politique enfin - dans une langue au sujet de ladite langue.
    Cela se passe avec soi comme avec tout autre quand un enfant d'hier essaie ainsi de parler de sa propre voix, et quand à son adresse il diagnostique cette maladie contractée à l'école, en Algérie française, un mal du timbre et du ton, une folie du rythme ou de la prosodie - mais d'abord une sorte d'hyperbolite généralisée.
    Le diagnostic se prête de bonne grâce, mais non sans réserve, à ceux qui voudraient y lire une hypothèse généalogique, la petite auto-biographie d'un goût immodéré pour ce qu'on appelle la « déconstruction ». Dont la seule définition jamais risquée, la seule formulation explicite fut un jour, il vaut mieux le rappeler ici, «plus d'une langue».
    Au passage, une discussion serrée entrelace d'autres thèmes : le phantasme de la «langue maternelle», l'homo-hégémonie comme «politique de la langue», le colonialisme de l'école et de la culture, la poétique de la traduction, l'interdit quant à ce que parler veut dire, l'histoire ancienne, récente et unique des Juifs-Français-d'Algérie, les prémisses et les lendemains de la guerre du même nom, les écarts, dans la langue de l'hôte, entre les sépharades et les ashkénazes, la «littérature française» quand elle devient pour un adolescent l'exemple, sans doute, mais aussi le modèle impossible, l'infigurable langue de l'autre. »

  • Dans cet impromptu, Paul Virilio récrit " Le livre de l'Exode ", un exode non plus en ligne vers une éventuelle Terre promise, mais un exode en circuit fermé, dans un monde trop étroit où le déstockage de l'humanité surgirait telle l'unique solution au renfermement de l'histoire.
    À l'heure où le Grand collisionneur du CERN de Genève poursuit sa ronde, à la recherche de " la particule de Dieu ", et à l'instant précis où les Etats-Unis renoncent à bivouaquer sur la Lune, pour financer le grand cirque des satellites, l'ère de l'anthropostatique sédentarité du peuplement humain va cesser devant l'exigence d'une mobilité forcée où les délocalisations et le désoeuvrement provoqueront le Grand Soir du Progrès.

  • « Peut-on commettre un parjure «sans y penser» ? Par distraction ? Non par transgression active et délibérée, mais par oubli ? Ou parce que ce n'est pas le moment d'y penser ? On se demande si on peut trouver là une excuse, une circonstance atténuante. Et si on peut juger cela pardonnable, de «ne pas y penser» - d'oublier de penser à tout, à toutes les présuppositions et implications de ce qu'on fait ou de ce qu'on dit. Si penser ne peut aller sans risque d'oubli de soi, si oublier de penser, si oublier d'y penser est une faute, si telle interruption, telle intermittence est une faillite, alors qu'appelle-t-on penser ? »

  • Jacques Derrida a tenu ce cours sur le rapport entre théorie et pratique à l'École Normale Supérieure où il enseignait dans les années 1970. S'agissant d'un cours d'agrégation, le sujet lui était imposé.
    L'intérêt philosophique et historique des neuf séances de ce cours réside dans la discussion serrée que fait Jacques Derrida de Marx, et notamment de la fameuse onzième Thèse sur Feuerbach, ainsi que dans l'analyse des écrits d'Althusser qu'il propose. Ce cours démontrera, s'il en était besoin, que Derrida n'a pas attendu le début des années 1990, quand il publia Spectres de Marx, pour traiter de Marx de façon systématique et approfondie.
    « Faut le faire » : Derrida se sert de cette phrase idiomatique comme fil conducteur de son séminaire. Il exploite toutes les ressources qu'elle lui offre pour parler du rapport entre théorie et pratique. Ainsi, il distingue entre deux « accentuations » différentes de l'idiome :
    D'une part, « faut le faire » signale la nécessité de la pratique, le passage du contempler et du dire à l'agir et au faire. Mais d'autre part, « faut le faire » peut aussi renvoyer à une détermination pratico-révolutionnaire plutôt qu'à une détermination théorique de la praxis, comme si, afin d'être révolutionnaire, la praxis devait déjouer l'opposition entre théorie et pratique, et se déterminer déjà à partir d'elle- même.

    Édition établie par Alexander Garcia-Düttmann.

  • Aisthesis

    J Ranciere

    • Galilee
    • 13 October 2011

    Du Torse du Belvédère analysé par Winckelmann au décor des métayers de l'Alabama décrit par James Agee, en passant par une visite de Hegel au musée, une conférence d'Emerson à Boston, une soirée de Mallarmé aux Folies-Bergère, une exposition à Paris ou New York, une mise en scène à Moscou ou la construction d'une usine à Berlin, Jacques Rancière examine une quinzaine d'événements ou de moments, célèbres ou obscurs, où l'on se demande ce qui fait l'art et ce qu'il fait.

    À travers ces épisodes on voit un régime de perception et d'interprétation de l'art se constituer et se transformer en effaçant les spécificités des arts et les frontières qui les séparaient de l'expérience ordinaire. On apprend comment une statue mutilée peut devenir une oeuvre parfaite, une image d'enfants pouilleux une représentation de l'idéal, une culbute de clowns l'envol dans le ciel poétique, un meuble un temple, un escalier un personnage, une salopette rapiécée un habit de prince, les circonvolutions d'un voile une cosmogonie, et un montage accéléré de gestes la réalité sensible du communisme : une histoire de la modernité artistique bien éloignée du dogme moderniste.

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