Klincksieck

  • En juin 1911, Kandinsky écrivait à Franz Marc : « J'ai un nouveau projet. Une sorte d'almanach avec des reproductions et des articles...
    Et une chronique. Un lien avec le passé ainsi qu'une lueur éclairant l'avenir doivent faire vivre ce miroir... Nous mettrons une oeuvre égyptienne à côté d'un petit Zeh (nom de deux enfants doués pour le dessin), une oeuvre chinoise à côté d'un Douanier Rousseau, un dessin populaire à côté d'un Picasso et ainsi de suite. Peu à peu nous attirerons des écrivains et des musiciens. »

  • Le Cours d'esthétique fait partie du long et vaste chantier qui aboutira au livre (inachevé) d'Adorno : Théorie esthétique (1969).
    Le texte consiste en la transcription de l'enregistrement de 21 cours tenus sur un semestre. C'est un cours au sens emphatique conféré à cette pratique par l'université allemande de cette époque : un lieu qui agence étroitement enseignement et recherche.

  • Sens unique

    Walter Benjamin

    Sens unique constitue un tournant dans l'oeuvre de Benjamin. Ses réflexions s'y présentent comme l'exercice d'une écriture d'inspiration surréaliste bousculant les formes traditionnelles de la philosophie. Avec cet ensemble de textes courts, Benjamin livre une critique de la société allemande traversée par l'expérience de l'inflation. Les fragments urbains de Sens unique sont à lire en relation avec l'Origine du drame baroque allemand : ce livre expérimental est l'effectuation d'une opération conceptuelle qui s'est constituée dans l'étude sur le baroque. Il met à l'épreuve du présent la procédure allégorique amorcée dans cet ouvrage.

  • De Caligari à Hitler : ce titre célèbre caractérise en un significatif raccourci la période la plus riche de l'histoire du septième art allemand. En 1919, Le Cabinet du Dr Caligari ouvrait, en effet, l'ère de l'" écran démoniaque " et en 1993 Hitler brisait net le sonore. Entre ces deux dates l'expressionnisme témoigna des tourments de l'âme germanique tandis que le réalisme analysait une société en crise. Rarement le cinéma fut plus profondément enraciné dans la vie culturelle, politique et sociale d'un peuple.
    Siegfried Kracauer devint en 1920 le critique cinématographique de la Frankfurter Zeitung et il y demeura jusqu'en 1933. C'est dire qu'il a suivi pas à pas le développement du cinéma dans son pays. Théoricien de l'esthétique, historien, philosophe, il entreprend d'étudier la propagande et les films nazis lorsqu'il arrive aux Etats-Unis, ce qui le conduit à remonter le courant et à écrire une étude psychologique fouillée qu'il publie en 1947 : From Caligari to Hitler (Princeton University Press). Ce texte, le premier qui utilise en cette matière les conquêtes du marxisme liées à celles de la psychanalyse, montre que le septième art, mieux que tout autre moyen d'expression, révèle dans sa vérité complexe la mentalité d'une nation. Immédiatement, ce livre monumental s'imposa comme un classique.

  • Les successeurs d'Aby Warburg, l'éminent fondateur de l'Institut qui porte son nom, envisagèrent pendant des décennies de publier les très nombreux documents laissés par celui-ci à sa mort en 1929 ; sans succès, tant ce projet était ambitieux et en partie irréalisable. L'historien d'art E. H. Gombrich, sollicité pour mettre ces documents en ordre, prit le parti de les trier afin de faire ressortir la trajectoire intellectuelle d'Aby Warburg.
    C'est le sujet de cette biographie singulière, fruit de nombreuses années de décryptage et de sélection, où ne sont cités que des fragments pertinents des archives de Warburg à l'appui du récit rigoureux et lumineux de Gombrich. Warburg publia peu de son vivant, mais il eut une influence décisive sur des historiens d'art aussi différents qu'Erwin Panofsky et Kenneth Clark. La particularité des recherches d'Aby Warburg fait écho au parti pris de son biographe, féru de méthodologie : Warburg remettait en effet en cause une certaine théorie de l'histoire de l'art qui s'efforce de définir des « styles » et de les faire entrer dans des catégories, pour mettre l'accent sur des artistes singuliers, engagés dans des conflits subjectifs qui les amenaient à faire des choix personnels. D'après lui, l'artiste crée plus souvent en réaction à l'« esprit de son époque » qu'il ne la représente.
    Connu surtout pour ses travaux iconographiques sur la Renaissance - dont une thèse sur Botticelli qui servit de point de départ à sa méthodologie - Warburg tenta de faire entrer en résonance les découvertes en psychologie et en anthropologie avec l'histoire de l'art, tout en considérant avec effroi et curiosité le progrès de la technologie moderne. Ce portrait d'une figure-clef de l'histoire de l'art nous fait aussi découvrir un psychologue de la culture qui s'interroge sur le destin de la civilisation occidentale alors même que celle-ci est sur le point de s'engager dans la phase la plus dramatique de son histoire.

  • Auteur d'ouvrages remarquables comme Le Détail, Pour une histoire rapprochée de la peinture ou On n'y voit rien, l'historien de l'art Daniel Arasse (1944-2003) a rencontré également une grande audience avec la série intitulée « Histoires de peintures » diffusée sur France Culture.
    L'Ambition de Vermeer, texte majeur de l'un des plus brillants historiens d'art de ces trente dernières années, bénéficie ici d'une nouvelle édition, augmentée d'un texte inédit en français. À travers une analyse rapprochée des oeuvres, Daniel Arasse y étudie minutieusement l'art du peintre et sa recherche délibérée du mystère. Cette lecture passionnante, soutenue par la reproduction des tableaux et de leurs détails, met en relief l'originalité du talent de Vermeer et la conscience qu'il avait de son art.
    Son ambition et sa spiritualité.
    Lire : « Un texte novateur sur la peinture de l'intimité. » Muséart : « Arasse propose ainsi avec ce livre non seulement une des meilleures études de l'oeuvre de Vermeer, mais une sorte de traité in situ de la méthode en histoire de l'art. Ceux qui se demandent comment il est possible d'expliquer un tableau et en quoi cela consiste doivent absolument lire et méditer ce livre. » Critique d'art : « Dans cet ouvrage passionnant, Daniel Arasse renouvelle notre perception de Vermeer : il démontre que la poétique propre à sa peinture est inséparable de son ambition picturale. Une ambition qui comme l'envisage l'historien, n'est pas sans relation avec le catholicisme du peintre, avec la foi qu'il avait dans la puissance de l'image peinte qui incorpore une mystérieuse présence. »

  • Issu d'une famille juive aisée, Karl Kraus (1874-1936), écrivain autrichien, a été hanté sa vie durant par la décadence de son temps et de l'humanité. Auteur de plusieurs essais il crée avec succès la revue Le Flambeau, laissant un nombre important d'aphorismes. Il prévient qu'un aphorisme n'a pas vocation à être vrai. Un aphorisme doit survoler la vérité et à la limite laisser planer le mystère. Rêvant d'être acteur, Karl Kraus fut apprécié pour ses célèbres lectures publiques.
    Il avait l'art de donner un relief singulier à ses textes par ses inflexions typiquement viennoises afin de faire réagir le public. Parfois pour le faire rire. Aucune traduction n'étant parfaite, celle-ci n'a pas la prétention de l'être. Ayant plusieurs fois assisté, à des lectures relevant très exactement du contexte singulier où fut élaborée et transmise en premier lieu l'oeuvre de Kraus avant puis après la guerre, il me semble avoir conservé à l'oreille une manière de sous-entendu qu'un aphorisme doit porter en dépit de la banalité de son habillage.
    Censeur impitoyable, caractère à la Paul Léautaud, aimant les jeux de mots et l'écriture dénuée de concessions, Karl Kraus avait horreur des journalistes, des hommes politiques, des intellectuels, des historiens et de l'art de son temps qu'il assimilait à un cosmétique. De son point de vue le libéralisme se confond avec l'hédonisme, les juges avec les bourreaux, la haute finance avec les maîtres de la boucherie, la psychanalyse représentant à ses yeux une vaste plaisanterie. Il détestait l'élite et ses plumitifs, se méfiant, en misanthrope, aussi bien des hommes que des femmes. Il prétendait que l'idée que l'on puisse améliorer le destin des peuples est une illusion. Il y a chez Karl Kraus une forme de jouissance à mettre en pièces tout ce que la société porte au pinacle. On s'en apercevra en dégustant ses aphorismes.

  • Fritz Lang

    Alfred Eibel

    « J'ai fréquenté Fritz Lang durant de nombreuses années. J'ai vu et revu la plupart de ses films. Le texte qui va suivre ne s'adresse pas à un public de cinéphiles. Les rapports souvent orageux avec Fritz Lang sont ici rapportés avec exactitude.
    Les rapports souterrains entre la vie de Fritz Lang et les personnages de ses films font partie de mon interprétation personnelle. Les critiques que j'ai pu lire à propos de son oeuvre, nombreuses, se recoupent ici et là et pourtant diffèrent sur bien des points. Aucun ne détient la vérité absolue.
    Je laisse de côté ceux qui, revoyant certains films, sont revenus sur leurs premières impressions. Leur enthousiasme a disparu. Certains considèrent l'oeuvre américaine du cinéaste comme un pis-aller dû à un exil forcé. Les quelques propositions que j'avance concernant les deux Tigre n'engagent que moi et peuvent aussi bien être refusées. Les lettres que Fritz Lang m'avait adressées, figurant en fin de volume, sont suffisamment parlantes pour que je m'abstienne de les commenter. Enfin, reconnaissons que cet homme n'a pas cédé un pouce en rapport avec ce qu'il voulait exprimer ; plus souvent qu'on ne l'imagine avec des budgets dérisoires. Il s'en est accommodé en tirant le meilleur parti possible, restant lui-même. Ce fut à la fois sa force et son anémie. »

  • Ce qui m'attire encore c'est cette inconplétude dont le son est porteur; ce sont ces creux de silence qui entourent tant de pleins m'offrant le temps de pénétrer mes souvenirs. Sonore qui autorise de tenir à distance les actes. Sonore incertain, un sonore indice de l'acte, pourtant déjà porteur de plus que sa seule trace. Étrange sonore; étrangeté pourvoyeuse d'hypothèses et de rêves qui engagea ma vie dans un si profond parcours et qui m'y tient encore ... Une étrangeté qui ne se perçoit qu'après coup, après la sortie de l'emprise, quand ce qui m'a pris revient pour m'interroger. Je sais que c'est cela qui suscita une avidité à comprendre: ce retour par le truchement de la mémoire vers l'évènement qui a eu lieu, une obligation de faire retour via l'imaginaire pour saisir l'insaisissable présent d'un monde complexe. Cela commence par l'apparente facilité de la captation des sons avec les outils que l'on croit adaptés à cette première quête - mystère du micro et de l'enregistreur qui font accroire à une domination qui arriverait avec eux - revient cette étrangeté à mesure que les questionnements s'imposent et se précisent, croissant au long des années. Je ne savais pourquoi, mais je percevais déjà qu'il ne s'agissait pas d'un phénomène ordinaire.»

  • Theorie esthetique

    Adorno T W.

    Au siècle dernier, Theodor Adorno (1903-1969) s'impose comme l'un des rares penseurs à oser prendre parti en faveur de l'art moderne et des avant-gardes. Sans attendre prudemment la consécration que le temps finit parfois par accorder à des oeuvres résolument nouvelles, le philosophe s'engage, dès 1923, dans les controverses artistiques, notamment musicales et littéraires, de l'entre-deux-guerres. C'est ainsi qu'il défend âprement contre ses détracteurs la nouvelle musique classique et les compositeurs Alban Berg, Arnold Schönberg et Anton von Webern. Il se fait l'avocat de James Joyce, de Paul Celan, de Samuel Beckett à qui il dédie la Théorie esthétique.
    Peu avant sa mort, en 1969, Adorno comprend, toutefois, que sa théorie de la modernité est confrontée au déclin de l'art moderne, à l'apparition de la postmodernité, au triomphe du kitsch et à la suprématie de l'industrie culturelle. Il craint que l'art lui-même ne survive dans la société actuelle que sous la forme d'une culture docile, entièrement soumise aux impératifs de la rentabilisation marchande. Tel est bien, quarante ans après la mort du philosophe, le défi majeur que doit relever une création artistique préoccupée par la sauvegarde de son autonomie et soucieuse de se définir encore comme espace de liberté.


    - Marc Jimenez

  • La biographie d'Offenbach est avant tout celle d'une époque : telle est la conviction qui sous-tend le propos de Siegfried Kracauer dans un ouvrage devenu classique depuis sa première parution en 1937. La société du Second Empire dans son ensemble, avec sa noblesse divisée, son aristocratie financière, sa population d'artistes, de bohémiens, de journalistes et de lorettes, l'émergence des masses, l'importance prise par les salons, théâtres, cafés et passages, la célébration mercantile des expositions universelles.
    Sur ce fond, vient se détacher la personnalité d'Offenbach, personnage humoral et contradictoire, dont Kracauer analyse, en même temps que les espoirs et les triomphes, la conscience malheureuse d'intellectuel en exil : reflet de bien d'autres anxiétés que l'histoire ne devait que trop vérifier.
    Précédant les textes et les projets de Walter Benjamin, Jacques Offenbach ou le secret du Second Empire fut l'un des premiers ouvrages à explorer la typologie du flâneur et de l'homme des boulevards, amorçant une réflexion dont nous n'avons pas fini d'épuiser les richesses.

  • Le cinéma s'est imposé à la fois comme valeur culturelle et comme patrimoine. Il est une source d'inspiration et d'interrogation pour les autres formes artistiques.
    Dans les années 1990-2000, l'art contemporain a largement accueilli les images cinématographiques, à la fois comme citation, référence et expérimentation des formes. Cette période a vu éclore de nombreuses oeuvres, d'importantes expositions aux quatre coins du monde.
    Cinématière dresse la généalogie des conditions d'exposition de ces formes, des débats esthétiques et artistiques qui ont nourri cette relation entre cinéma et art contemporain. Cette étude vise à combler un manque en offrant une synthèse des relations du cinéma avec l'art contemporain ou la littérature, et crée le concept de cinématière pour comprendre la plasticité des matériaux esthétiques et les déplacements de l'idée d'image.
    En s'appuyant sur de nombreux artistes et écrivains (de Pierre Huyghe à Eija-Liisa Ahtila, de Brice Dellsperger à Christoph Girardet, de Douglas Gordon à Vibeke Tandberg, de Tanguy Viel à Claro, d'Eric Rondepierre à Patrick Chatelier), l'essai de Sébastien Rongier explore l'expérience d'une génération, la replace dans une perspective historique et éclaire la place centrale d'Alfred Hitchcock dans nos représentations contemporaines.

  • L'Historische Grammatik der bildenden Künste est une synthèse de la pensée d'Aloïs Riegl (1858-1905) dont il constitue l'ouverture méthodologique à la fois la plus concise et la plus explicite.
    Par l'introduction du concept de Kunstwollen, Riegl a créé une méthode de réflexion très originale dont lui furent redevables nombre d'esthéticiens du XXe siècle, parmi les plus grands. Par Kunstwollen il entend une force de l'esprit humain donnant naissance aux affinités formelles d'une même époque, dans toutes ses manifestations culturelles. Cette volonté artistique et ses variations sont conditionnées par la vision du monde laquelle naît de la religion et de la pensée scientifique fondamentale.
    Riegl interprète donc l'histoire de l'art comme une histoire de l'esprit (Kunstgeschichte als Geistesgeschichte). Nul n'était mieux qualifié, pour présenter cette oeuvre au public français, qu'Otto Pächt, disciple spirituel de Riegl, et éditeur avec K. M. Swoboda de cet ouvrage posthume demeuré longtemps inédit.

  • Le livre et l'éditeur

    Eric Vigne

    éric vigne est éditeur dans une maison indépendante. avis aux paranoïaques et amateurs de cryptogrammes : les analyses ici développées sont de sa seule responsabilité.

  • Essais florentins

    Warburg/Pinto

    Créateur de la Kulturwissenschaftliche Bibliothek de Hambourg dont l'actuel Warburg Institute de l'université de Londres affirme être la continuation, Aby Warburg (1866-1929) est demeuré en France une figure aussi légendaire qu'inconnue.
    Les Gesammelte Schriften dont il est l'auteur sont cependant des textes de référence faisant autorité auprès de nombreux chercheurs qui s'intéressent aux débuts de la Renaissance à Florence, à l'Allemagne du temps de la Réforme luthérienne. Warburg contribue au renouvellement du concept de Renaissance stylistique par le problème qu'il fait sien, l'étude des stéréotypes formels empruntés à l'antiquité classique, qui servent à exprimer le mouvement et la passion.
    Il s'intéresse en effet non point aux principes d'engendrement et aux règles de construction d'un espace géométrique ou perspectif, mais aux règles de la représentation d'un espace intérieur rendu visible sur l'écran plastique à deux dimensions par des procédés beaucoup plus mystérieux. Cependant le principe méthodologique auquel il se conforme lui interdit de dissocier l'étude des formes et celles des fonctions, l'étude de l'oeuvre de celle de ses usages sociaux et du monde de l'art dans lequel elle a été créée.
    D'où une conception interdisciplinaire de l'histoire de l'art.

  • Dès le début de la réception de son oeuvre dans les années 1970, Walter Benjamin a été considéré comme un critique littéraire incontournable, une grande partie de ses nombreuses recensions faisant aujourd'hui figures de classiques. D'importantes notes manuscrites ou des comptes rendus de réunions avec Bertolt Brecht, Anna Seghers, Max Kommerell, Alfred Polgar ou Dolf Sternberger, représentant plus de deux cents feuillets, ont été découverts récemment.
    Publiés pour la première fois dans cette nouvelle édition, ils sont donnés à l'état brut, sans intervention éditoriale, avec les variantes. Les commentaires du volume 2 précisent le cadre de travail de Walter Benjamin pour chaque période et permettent ainsi au lecteur de pénétrer dans l'atelier du critique tout en reconstituant avec précision son processus de travail. Il s'agit donc là d'un recueil de premier ordre pour qui s'intéresse à l'histoire littéraire européenne, à la théorie littéraire ou à la théorie et à la pratique de la critique littéraire. La pratique de la critique a toujours été au centre de la pensée benjaminienne car elle fait parfaitement écho à ses véritables intérêts théoriques : cet atelier de critique est en rapport étroit avec les études ou essais.
    Cette édition montre également que le stéréotype de la mélancolie impuissante dont on affuble volontiers Benjamin doit être révisé en partie : elle montre qu'il était un essayiste capable de très fines mises au point et de pugnacité.

  • Amateur d'images, l'homme a été défini comme " l'animal qui va au cinéma ".
    Penser le cinéma lui est donc une exigence. Ce livre s'efforce de répondre à deux questions : " qu'attendait-on de lui ? ", c'est-à-dire quelles furent les ambitions affirmées tour à tour à son sujet, " que peut-il, ou qu'a-t-il pu? ", c'est-à-dire quel bilan peut-on dresser et quel avenir se dessine pour ce moyen d'expression, qui est un art très particulier parmi les arts " modernes ". Ouvrir à l'intelligence du cinématographe, rappeler ses charmes discrets et cerner ce qu'il donne à désirer, tel est le programme de ce livre.
    Peut-être au bout du compte est-il aussi d'amener au jour " le secret de quelque haute liaison " qui justifie le plaisir pris pendant un siècle à aller à la rencontre des films.

  • Forme qui doit permettre de saisir " la vie sur le vif ", le documentaire, promesse de " vérité " répondant au sentiment général que l'heure est grave, semble aujourd'hui à la mode.
    La dernière série des palmes de cannes est à cet égard symptomatique. on a aussi vu éclore à la télévision les " reality shows ", les feuilletons dits documentaires et la vague des " docu-fictions ". attisant, sous ses différents avatars, la curiosité du public, le documentaire (ou supposé tel) en vient même à se produire là où on l'attendait le moins : au théâtre. cet attrait serait-il lié au goût voyeuriste pour le sensationnel ou à l'avantage que présentent des coûts de fabrication moins élevés que ceux de la fiction? certes non.
    De grands cinéastes continuent d'inventer de puissants métissages entre documentaire et fiction, qui savent nous révéler nos façons de voir et de croire, et éclairer le monde où nous évoluons. leurs inventions cinématographiques nous permettent de mieux distinguer les puissances respectives des deux genres, d'apprécier leur mélange bien compris, et de nous méfier des tours de passe-passe.

  • Recueil de « causeries » pour la plupart destinées à un large public. Quelques prolongements à l'idée de post-moderne. Les humains emportés dans le développement inhumain, qu'on n'ose plus appeler le progrès.
    La disparition d'une alternative humaine, politique et philosophique, à ce processus.
    Seule possible encore, une résistance, appuyée sur l'autre inhumain : la dépossession de soi qui sommeille en chacun, son enfance indomptable. Banalité écrasante, médiatique, des néo-humanismes, qui, aujourd'hui, relèvent la tête.
    Questions décisives : le temps, la mémoire, la matière. Comment la « vie administrée » (Adorno) les anéantit en les programmant.
    Comment les arts de la vue, du son et de la pensée en préservent la vérité paradoxale.

  • Esthétique de la résistance est l'un des récits fondateurs du monde contemporain, au même titre que Mémoires d'outre-tombe, La Recherche du temps perdu, Les Somnambules ou L'Homme sans qualités. Ce projet romanesque prend forme vers la fin des années 1960, au moment où la génération née après la Seconde Guerre mondiale remet en question le monde hérité de la génération précédente. Il s'ancre dans l'expérience de l'émigration et de l'exil qu'a connue Peter Weiss puisque lui et sa famille, fuyant le régime nazi dès 1935, ont quitté l'Allemagne pour l'Angleterre, puis la Tchécoslovaquie et la Suède, où il résidera jusqu'à la fin de sa vie.
    Esthétique de la résistance, rédigée entre 1971 et 1981 se déroule de 1937 à 1945 et relate l'histoire collective du mouvement ouvrier allemand et de son échec. Les trois protagonistes principaux (Heilmann, 15 ans, Coppi et le narrateur, 20 ans tous deux) découvrent en parallèle quelques grandes oeuvres du patrimoine artistique de l'humanité et comprennent qu'elles ne sont ni un bien culturel, ni un espace imaginaire où se réfugier lorsque l'action politique a échoué, mais celui d'une expérience esthétique vécue que doit s'approprier le lecteur ou le spectateur afin de nourrir sa résistance à l'ordre établi par la société de classes.
    Esthétique de la résistance n'est pas un roman historique à proprement parler, au sens où les personnages principaux seraient plongés dans un récit élaboré par un discours extérieur à eux. Le lecteur accompagne les trois personnages principaux au plus près de ce qu'ils affrontent. Aucune conscience extérieure ne se place dans une position surplombant leurs actes et leurs paroles. Si d'autres personnages, réels ou imaginaires, par leur âge, leur expérience, leurs lectures, leur travail, en savent plus qu'eux, ceux-ci interviennent nommément dans le récit, jamais à la façon d'un discours docte et abstrait.
    Chaque élément narratif est vu, lu, éprouvé, entendu, compris, interprété par le "nous" qui endosse la narration : une fenêtre ouverte, un tissu rouge, un paysage, un bombardement ; le bras d'une statue, un visage peint, la forme d'un escalier; un discours syndical, un poème; l'arrestation d'une militante, une agonie, un geste d'adieu. L'emploi fulgurant de ce "nous" narrateur, peu exploité par le genre romanesque donne toute sa puissance à ce récit mettant en scène non ce qui sépare et différencie les individus mais ce qu'ils ont en commun, jusque dans leurs confrontations, jusque dans leur solitude.
    Par son thème, la formation d'une conscience politique commune, comme par ses choix narratifs, ce texte renouvelle la forme romanesque de façon décisive.


  • on doit à l'historien d'art allemand aby moritz warburg (1866-1929), père incontesté de l'iconologie, d'avoir élaboré les fondements de l'iconographie, méthode d'analyse approfondie des oeuvres d'art et des images, dont s'inspirera notamment erwin panofsky.
    mais ce n'est pas tant le créateur d'une nouvelle science humaine qui intéresse karl sierek que l'homme lui-même, " voyageur infatigable, observateur des rites amérindiens " pour qui les images ne furent pas de simples reflets ou écrans d'une quelconque réalité, mais des " champs de forces ". karl sierek retient la leçon du maître. il transpose les intuitions et les thèses de warburg à l'époque contemporaine pour tenter de comprendre les " nouveaux genres d'images " auxquels nous sommes confrontés et surtout pour tenter de mesurer leur impact sur notre perception de la réalité.
    une idée-force se dégage : les images (picturales, photographiques, cinématographiques, vidéographiques et numériques) - ne sont pas de simples supports offerts passivement à notre vision ou à notre contemplation. véritables médiateurs culturels, elles sont " vivantes ", dynamiques et contribuent à donner forme, sens et existence au monde qui nous entoure.

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