Heros Limite

  • Le présent recueil réunit les textes que Nicolas Bouvier a écrit sur la photographie entre 1965 et 1996. A de nombreuses occasions, l'auteur genevois avait parlé de son métier d'iconographe, notamment dans le petit livre Le hibou et la baleine, paru en 1993, mais sa réflexion sur l'acte photographique restait à découvrir. Jusqu'à ce jour, les écrits qu'il a dédié à ce sujet (préfaces, articles de presse, introductions à des catalogues d'exposition) restaient dispersés. Près de quarante textes se trouvent ainsi rassemblés ici. Parmis eux, certains relatent également son activité de « chercheur-traqueur d'images », qui aura été son gagne pain durant près de trente ans. Il nous a paru intéressant de les reprendre ici, d'autant plus que quelques-uns de ces textes sont totalement inconnus et n'ont jamais été republiés.
    Photographe à ses débuts (par nécessité), portraitiste (par accident), chroniqueur (« aliboron ») : la photographie est une constante dans le parcours de l'écrivain voyageur. Nicolas Bouvier s'intéresse à la photographie parce qu'il entretient un rapport passionnel à l'histoire de l'estampe. Les images qu'il affectionne n'appartiennent jamais à la « grande » peinture classique mais toujours à l'art populaire. Dans les textes qui composent ce recueil, il est beaucoup question de ses tâtonnements : l'important pour l'écrivain étant d'élaborer une esthétique de l'effacement puis de se « forger une mémoire iconographique ». Il tirera son enseignement de ses nombreux voyages et des recherches infatigables dans les bibliothèques du monde entier.

  • Originaux et provocants, les écrits de John Berger sur la photographie font partie des textes les plus révolutionnaires du 20e siècle. Ils analysent les oeuvres de photographes tels qu'Henri Cartier-Bresson et Eugene Smith avec un mélange d'intensité et de tendresse, tandis qu'ils sont toujours portés par une implication politique réelle. À leur manière, chacun des ces essais tente de répondre à la question suivante : comment regardons-nous le monde qui nous entoure ?
    Regroupant des textes issus de catalogues d'artistes, expositions, articles, etc., Comprendre une photographie est un voyage à travers les oeuvres de photographes divers, d' André Kertész à Jitka Hanzlová, en passant par Marc Trivier, Jean Mohr ou Martine Franck. Certains des articles regroupés ici ont déjà fait partie de choix de textes de John Berger publiés notamment aux éditions de L'Arche, Champ- Vallon ou Le Temps des Cerises, tandis que d'autres sont traduits en français pour la première fois. La présente sélection reprend l'édition anglaise intitulée Understanding a Photograph, établie par Geoff Dyer et publiée en 2013 chez Penguin Books.
    « La photographie, pour ces quatre auteurs [ Roland Barthes, Walter Benjamin, John Berger et Susan Sontag ], a un intérêt particulier, mais ce n'est pas une spécialité.
    Ils approchent la photo non avec l'autorité de curateurs ou d'historiens du médium mais comme essayistes, comme écrivains. Leurs textes sur le sujet ne sont pas tant les produits d'un savoir accumulé que la consignation active du mode ou processus d'acquisition et de compréhension d'un savoir. » Geoff Dyer, extrait de l'introduction à Comprendre une photographie

  • La société bourgeoise allemande fin de siècle, celui que Brecht appelle un « grand éducateur de la nouvelle Europe », Frank Wedekind, la connaît bien.
    Il y a trempé dans toutes circonstances de sa vie. Rien d'étonnant à ce que son théâtre, ses poèmes, sa prose décrivent et dénoncent avec tant de rigueur les mensonges de son code moral, dont la première victime est la femme. (...) Dans ses nouvelles, Wedekind a pris majoritairement un biais exploratoire, celui de la femme, parce que socialement marginalisée, quelle que fût son appartenance sociale, comme en témoigne le choix présenté dans ce livre initialement paru chez Ludd en 1990. À contre-courant des idées reçues, Wedekind y peint des énergies féminines.
    Le hasard des traductions fait que les textes ici rassemblés constituent des moments de la pensée de Wedekind, et traduisent par là même une dynamique de réflexion. Je m'ennuie est un extrait de son Journal rédigé au château de Lenzbourg (...). Le premier pas est également un extrait de son Journal : les lieux sont clairs, Wedekind séjourne à Paris du 1er mai 1892 au 23 janvier 1894. La Princesse Russalka, nouvelle, poème et pantomime, paraît pour la première fois en 1897 (à Paris ! Leipzig et Munich). Entre-temps, il a rédigé ses réflexions sur le monde du cirque et ses deux grandes nouvelles Un mauvais Démon et Marianne. Et ce notamment au contact de Karl Henckel, des frères Carl et Gerhart Hauptmann et de Peter Hille. Pour mieux se séparer des principes d'écritures réalistes ou socialistes des uns et des autres, et de devenir soi-même l'idéaliste, le danseur de corde, l'humoriste, le « Schnellmacher » - le peintre de l'instant -, précurseur de l'expressionnisme !
    Contemplons dès lors ces quelques textes comme un état préparatoire à une oeuvre théâtrale géniale et comme le chemin frayé à des grands descripteurs allemands de la condition féminine. Frank Wedekind avait ouvert la voie à Lola, L'Ange bleu de Heinrich Mann, à Agathe Schweigert, à Susi, les fortes faibles femmes de La Force des faibles d'Anna Seghers, à la Mère Carrar et à Mère Courage de Brecht.

  • Les animaux ont d'abord pénétré l'imagination humaine en tant que messagers porteurs de promesses.
    La domestication du bétail, par exemple, n'a pas été motivée par le simple besoin de lait et de viande. Le bétail possédait des fonctions magiques, tantôt divinatoires, tantôt sacrificielles. A l'origine, on décidait qu'une espèce donnée serait à la fois magique, apprivoisable et alimentaire, en fonction de ses habitudes, de sa proximité et de l'intensité avec laquelle elle y " invitait ".

  • L'écrivain et critique David Bosc tente dans ce court texte de penser le rapport singulier que les écrivains peuvent entretenir avec le langage. Son texte s'ouvre sur l'adage fameux de Nicolas Boileau, selon lequel «?Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement?». Cette affirmation est d'emblée mise en regard d'autres citations qui constituent autant de témoignages d'écrivains sur leur expérience. David Bosc, en lecteur et en écrivain, entre en dialogue avec ces voix plurielles et s'interroge avec elles sur la place de l'intention et du rythme dans l'écriture, sur ce qui peut pousser à écrire, ou sur ce qu'on peut entendre ou désigner par auteur ou créateur. Il se fraie un chemin à travers des mots dont il fait entendre toute l'épaisseur de sens : celui d'instance, par exemple, qui serait peut-être plus juste que celui d'auteur pour penser la création. Il fait ainsi résonner, dans ce tissage de voix d'autres «praticiens» et penseurs, , et ce depuis leur singularité, une expérience commune de l'écriture, celle d'un non-savoir, et d'une aventure qui relève moins d'une intention maîtrisée que d'un perdre pied au sein du langage. Ce texte reprend une conférence prononcée au Banquet du livre d'automne de Lagrasse, le 29 octobre 2016.

  • Les poèmes réunis sous le titre de « Résistance » ont été écrits en 1933 à Orenbourg dans l'Oural, où Victor Serge, dissident russe, se trouvait en exil. Témoignant des conflits politiques et culturels de la première moitié du 20e siècle, ces textes sont un éloge à ses proches amis et camarades, et rendent compte de la vie des exilés dans les steppes. Ils se font la voix des sans-voix, des humiliés, des offensés, des hérétiques et appellent à la résistance permanente ainsi qu'au refus de l'oubli.
    Initialement parus en 1938 dans la revue Les Humbles, les poèmes de Victor Serge ont été publiés par les éditions François Maspero, dans la collection « voix », sous le titre Pour un brasier dans le désert. En 1998, les éditions Plein Chant publient une nouvelle fois ces poèmes dans la collection « Type-Type ».

  • Bernard Charbonneau peut être considéré comme un des précurseurs de l'éco-logie politique. Lexique du verbe quotidien réunit une série d'articles publiés au cours des années cinquante dans la revue Réforme. Ces textes manifestes sont les embryons de livres à venir. Du Jardin de Babylone, à La planète et le canton, en passant par Tristes Campagnes et La fin du Paysage, Bernard Charbonneau acquiert la conviction que ce siècle sera à la fois - et pour les même raisons - celui des totalitarismes et du saccage de la nature. Cette position orientera sa manière de décrire l'évolution du monde et des paysages qui l'entourent ; elle sera le fil rouge de sa carrière de penseur et de géographe. Bernard Charbon-neau dénonce les ravages de l'agriculture intensive et de l'industrie, dévoreuses de ressources naturelles et polluantes, tout en dépassant le cadre strict de la question écologique. Sa pensée s'étend à tous les aspects de la société moderne fondée sur le principe de la croissance et du développement, qu'il soit décrété « durable » ou pas : la bureaucratie, l'idéologie du travail, la parcellisation des tâches, les médias, l'éducation et le système scolaire, l'élévation de la perfor-mance et de la concurrence au rang de valeurs.

  • Où que nous soyons, ce que nous entendons est essentiellement du bruit. Lorsque nous n'y prêtons pas attention, cela nous dérange. Lorsque nous l'écoutons, nous le trouvons fascinant. Le son d'un camion à 50 miles à l'heure. Les parasites entre les stations de radio. La pluie. Nous voulons capturer et contrôler ces sons, les utiliser non comme des effets sonores, mais comme des instruments de musique.

  • Transcription

    Heimrad Backer

    C'est à partir de la fin des années 1940 que Bäcker ressent le besoin de connaître tout ce qu'il y a à savoir sur le Troisième Reich et d'apprendre la vérité sur ce qui a « dévasté» sa jeunesse » : son intégration aux « Jeunesses hitlériennes ». Il commence à lire et à compiler des documents historiques au sujet de la période nazie et s'intéresse notamment aux procès de Nuremberg. Le projet nachschrift (transcription), issu de cette impulsion, est une entreprise inédite dans la littérature germanophone de la période d'après 1945.
    Tout en exerçant une activité littéraire dès les années 1950, Heimrad Bäcker ne s'autorise, pendant une trentaine d'années, aucune publication majeure - le temps de trouver la forme adaptée au sujet qui l'obsède. OEuvre maîtresse, nachschrift, parue en 2 tomes en 1986 et 1997, est l'aboutissement de la recherche de toute une vie. Il s'agit d'une compilation de « listes, inscriptions, énumérations, interdictions, motifs d'arrestation, inventaires de synagogues détruites, directives, définitions, dates, nombres, chiffres, rapports, abréviations, noms, professions, activités, questions, ordres, descriptions d'expériences médicales, procès-verbaux d'audiences, lettres ultimes, actes d'accusation », etc. Ces bribes de textes réunis par l'auteur constituent la lie d'une inimaginable totalité de l'effroi qui, à travers ces fragments infimes, se révèle d'elle-même.

  • OEuvre radicale que celle de Michel Falempin, et pourtant précieuse, reconnue (L'écrit fait masse obtient le prix Fénéon en 1976) pour son baroque (La Légende travestie, Flammarion/texte, 1987), et une obscurité du texte qui définit, comme dans les tableaux de Georges de La Tour, un halo lumineux par effet de concentration (selon Lorenzo Valentin à propos de L'Apparence de la vie, Ivrea 1995). Nous ajouterons que cette oeuvre laisse désormais pointer une ironie sur soi proche, dira-t-on, de l'art du prestidigitateur, voire du travesti qui, en effet, ne veut pas tant tromper que séduire, en se trahissant par un bel excès de forme et de fards.
    Son écriture pourrait se caractériser comme une « introversion » littéraire, à savoir une écriture toujours consciente de sa forme, autant que de sa lecture et de ses effets. Une écriture qui se situerait donc toujours déjà par rapport à du texte, et à la clôture propre de son univers littéral. Dans cet univers clôt, la syntaxe et la grammaire concourent à produire un mécanisme de langage d'une précision inouïe, jusqu'à sa nécessaire prise de conscience par le lecteur.
    On pourrait assez facilement rapprocher l'oeuvre de Michel Falempin de celle de Danielle Mémoire (à laquelle d'ailleurs le livre est dédié), qui procède sans doute de la même radicalité, et de la même appétence pour le baroque (Michel Falempin est l'auteur d'un Gongora parmi les ombres).

  • Le sommeil le comblait de rêves de fruits et de feuilles ; l'éveil ne le laissait pas même cueillir une mûre.
    Et les deux ensemble partagèrent ses membres entre les Bacchantes.

  • Musique 109 relate une certaine histoire de la musique contemporaine, celle qui court environ des années 1950 aux années 1980 et qui retrace les oeuvres de grands noms comme John Cage, Steve Reich, Terry Riley, Pauline Oliveros ou Philip Glass, avecd'autres peut-être un peu moins connus du lectorat francophone.
    Pour quiconque s'intéresse à la musique expérimentale, c'est une contribution précieuse, précise et fouillée. Au-delà, c'est aussi un véritable travail de recherche et d'analyse sur l'histoire de la musique du 20e siècle. Les oeuvres et les partitions qui y sont décrites inspirent encore aujourd'hui nombres de compositeurs et compositrices ; et bien qu'elles soient parfois - et déjà - mythiques, il manquait peut-être un ouvrage capable de les comprendre ensemble, comme un moment historique inscrit dans un mouvement plus global. Lucier revient ainsi sur des sujets divers, de l'indétermination au minimalisme en passant par la musique électronique ou certaines innovations aussi radicales que le piano arrangé. Et montre ainsi qu'il ne se contente pas d'être un grand compositeur : il est aussi un passeur exceptionnel.
    Car l'une des grandes qualités du livre est qu'il ne s'adresse pas uniquement aux spécialistes. Bien au contraire, son ton alerte, les anecdotes qui le parcourent, la fluidité de cette parole « directe » - il s'agit de la retranscriptions des cours donnés pendant une quarantaine d'année par Alvin Lucier - en font un ouvrage accessible à toutes et tous, intéressant pour les musicien-ne-s autant que pour les non- musicologues.

  • Aram Saroyan, né à New York le 25 septembre 1943, est le fils de l'écrivain William Saroyan et de l'actrice Carol Grace. Il s'intéresse d'abord à la photographie et entame un apprentissage auprès de Richard Avedon. Sa vie d'écrivain commence avec la création de la revue Lines, qui aura six numéros, de septembre 1964 à novembre 1965. Y sont publiés des écrivains aussi divers que Vito Acconci, William Burroughs, Ted Berrigan, Clark Coolidge, Ian Hamilton Finlay, Robert Grenier, Robert Lax, Gerard Malanga, Lorine Niedecker, Charles Olson, Andy Warhol et Aram Saroyan lui-même. Aram Saroyan se consacre alors rigoureusement à l'écriture, au point de refuser le rôle principal du Lauréat de Mike Nichols, qui fera la gloire de Dustin Hoffman. Ses deux premiers recueils de poèmes, Aram Saroyan et Pages paraîtront chez Random House en 1968 et 1969 respectivement.
    A l'image de la revue Lines, Poèmes électriques et Pages, qui représentent le coeur de notre traduction, sont des oeuvres de synthèse : les poèmes imagistes, minimalistes et concrets se dialectisent sous la figure du poème électrique, vers une intelligence de la joie. Le poème, chez Aram Saroyan, énonce, décompte (à la lettre près !), dévoile ; naît, meurt et renaît, encore et encore, dans un éclat, lumineux et sonore. Sonore ? Aram Saroyan invente l'oreille interne en poésie : il ne s'agit plus seulement de capter le mouvement vibratile d'une langue dans une bouche, mais de développer un organe de saisie de l'équilibre, de la mesure et du mouvement. Sur la page d'Aram Saroyan, le son se voit et le visible s'entend, le mouvement s'arrête et l'immobilité se déploie, dans une phénoménologie de la perception qui n'interdit rien de l'émerveillement quotidien.

  • Libellules

    Christian Lutz

    Artiste suisse, Christian Lutz a été révélé sur la scène nationale et internationale par son travail photographique autour du pouvoir. Par une observation à la fois intuitive et précise des groupes sociaux, son approche éclaire les rapports de force qu'instaure tout système, qu'il soit social, politique, économique ou religieux. Pendant trois mois, le photographe a posé ses valises aux Libellules, quartier d'une commune suburbaine de Genève.
    Le livre retrace cette expérience et nous offre le panorama d'un monde profondément ambigu. Les habitants et leur lieu de vie sont montrés sans fard, à la fois dans leur vulnérabilité et dans leur poésie. Ni drames profonds ni paradis populaire, mais des destins incertains ; des personnes et des lieux un peu cabossés mais pas trop. De la sorte, ses images échappent à deux écueils qui trop souvent menacent le regard que l'on porte aux personnes ou aux lieux dits « à la marge » : ceux du misérabilisme et de la glorification.
    Dans l'intime du quotidien, le paysage urbain cesse d'être le marqueur de l'identité d'une ville - qu'elle soit Las Vegas ou Genève - pour devenir le décor typique des franges de la ville globale et gagnante où s'entrelacent le béton vieilli, le bois rongé et le métal rouillé. A cette échelle - celle du corps dans le monde, de l'usage familier des lieux - les objets perdent leur dimension fonctionnelle pour devenir le cadre hospitalier des gestes de tous les jours.
    Le livre de Christian Lutz est le premier ouvrage photographique que les éditions Héros-limite publient à ce jour : pour quels raisons mener un tel projet ?
    Libellules pourrait être perçu comme un livre de géographie. La géographie étant, littéralement, le dessin et l'écriture de la terre. Une écriture en mouvement, traçant les contours des modifications humaines et physiques d'un lieu.
    Le travail photographique de Christian Lutz relève de ce geste : documenter mais aussi restituer, en le redessinant par la prise de vue, un paysage, lieu de vie changeant. Les contours tracés sont ceux d'un espace urbain et de ses habitants, qui s'élargissent pour intégrer une vision contemplative de la nature environnante, dont la présence est extrêmement forte.

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