Theodor Wiesengrund Adorno

  • L'art n'est pas, pour Adorno, un objet régional parmi d'autres mais, à l'égal de la philosophie, une pensée capable de se rapporter au vrai. Entre les années 1930 et 1968, le philosophe de Francfort a consacré six cours à l'esthétique, qui ont nourri son livre Théorie esthétique, paru à titre posthume. Chacun de ces cours avait sa cohérence propre, celui de 1958/59 a pour spécificité de porter l'accent sur la conception matérialiste de l'art, notamment à travers une analyse très singulière de l'oeuvre de John Cage. Reprenant des considérations qu'il avait déjà développées dans le champ de la musique, Adorno les réinscrit, grâce à ce cours, dans une élaboration théorique plus large. Certains concepts cruciaux de son esthétique - construction, expression, mimèsis, rapport de sens, beauté - sont explicités de la manière la plus rigoureuse et intégrés à une interrogation proprement philosophique de l'art, nommée « expérience ». Ce cours, inédit en français, est une introduction critique à l'esthétique. Esthétique que le philosophe confronte inlassablement aux limitations caractéristiques des esthétiques de la réception. Introduction critique qui lui permet de déplacer ses propres réflexions pour faire apparaître la contradiction extrême d'un art en passe de devenir indifférent à la qualité sensible de l'esthétique.

  • Les écrits à caractère autobiographique sont extrêmement rares dans l'oeuvre d'Adorno, et d'autant plus précieux. Le présent volume rassemble quatre d'entre eux, les seuls que l'auteur a choisi de rééditer de son vivant en un recueil, paru chez Suhrkamp en 1967. Le philosophe de l'École de Francfort s'y révèle, dans tous les sens du mot. Il y parle de musique, de son adolescence, de ses rencontres. Il multiplie les anecdotes à valeur sociologique, voire parfois éthologique, tant l'animal - vache, sanglier ou encore marmotte - est loin d'être absent de ces brefs billets d'humeur. Et surtout, ces souvenirs sont littéralement incarnés car spécifi­quement reliés à un lieu. Tout se passe comme si l'évocation d'un paysage, d'une vue, d'un espace quel qu'il soit, était à l'origine de l'écriture autobiographique. Amorbach, nom d'une ville d'Allemagne­ mais aussi d'une abbaye bénédictine. Petite ville qui, par un phénomène de miroir inversé, permet à l'auteur de parler de l'Amérique, de la standardisation et, là aussi, d'industrie culturelle. L'on saisit mieux à la lecture de ces textes la genèse d'une philosophie de la radicalité.

  • Dans Introduction à la sociologie de la musique, écrit au début des années soixante, Theodor W. Adorno cumule les expériences, les observations et les intuitions d'une vie entière, au long de laquelle la musique tint un rôle capital, indissociable de la réflexion philosophique plus générale. Mais la force de cet ouvrage, l'un des grands classiques de la musicologie du xxe siècle, tient également dans sa dimension visionnaire, d'une portée aujourd'hui encore tout à fait singulière. En effet, à l'heure où la sphère musicale, dans son ensemble, est de plus en plus soumise aux conditions de production de masse et aux impératifs médiatiques, les analyses développées ici révèlent plus que jamais leur pertinence. La démarche adornienne ne se limite pas à décrire sous quelles formes et dans quelles conditions la musique est reçue dans la société. Elle s'attache plutôt - et c'est son originalité profonde - à déceler le contenu intrinsèquement social des oeuvres et des genres musicaux. De plus, débordant le cadre strictement musical, l'ouvrage d'Adorno s'ouvre constamment vers les horizons d'une philosophie critique de la culture. « La dimension sociale des oeuvres d'art n'est pas seulement leur adaptation aux desiderata externes des commanditaires ou du marché, mais constitue précisément leur autonomie et leur logique immanente. »

  • Les différents essais regroupés par Adorno lui-même sous le titre schubertien de Moments musicaux appartiennent à des époques très différentes : certains sont des écrits de jeunesse datant de la fin des années vingt et des années trente ; d'autres ont été écrits après la guerre, jusqu'au plus récent publié au début des années soixante. Ils témoignent de l'évolution d'Adorno dans son effort pour articuler la réflexion philosophique et une approche sociologique de la musique à la logique interne des oeuvres. Les sujets traités sont extrêmement divers : Schubert, le style tardif de Beethoven, le Freichütz de Weber, les Contes d'Hoffmann d'Offenbach, Parsifal de Wagner, mais aussi le jazz, le Quintette à vents de Schoenberg, Mahagonny de Kurt Weill, Krenek, le rapport entre progrès et réaction, etc. Adorno y déploie une pensée engagée, liée à la musique de son temps, mais dans laquelle le passé demeure un enjeu. Martin Kaltenecker, traducteur de cet ouvrage qu'il a également annoté, propose en fin de volume un commentaire développé et approfondi dans lequel il replace les problématiques abordées dans les Moments musicaux à l'intérieur du contexte général de la pensée d'Adorno.

  • Les douze essais qui composent les Figures sonores (Klangfiguren) de Theodor W. Adorno datent, à une exception près, de la fin des années cinquante. Ils forment une vaste constellation d'approches du phénomène musical contemporain: la réflexion sur une sociologie de la musique, aussitôt appliquée à la question de l'opéra, à celle du public, et à l'interprétation, croise une réflexion esthétique s'interrogeant sur ses propres critères et une tentative de penser les éléments techniques de la composition, comme ceux de la série ou du contrepoint. Deux essais sur Berg et Webern tracent un portrait, de l'intérieur, des deux compositeurs. Cet ouvrage est traversé par une profondeur de vue qui, liée à une connaissance intime des oeuvres, des problématiques compositionnelles et de leurs enjeux historiques, est extrêmement stimulante pour l'esprit.

  • Les trois essais qui composent ce recueil, L'actualité de la philosophie, L'idée d'histoire de la nature et les Thèses sur le langage du philosophe, datent du début des années trente. Contemporains du premier grand livre d'Adorno, la thèse sur Kierkegaard, ils constituent le point de départ de toute cette philosophie.
    Témoignage essentiel sur la situation de la philosophie en Allemagne à la veille du nazisme, ces textes montrent Adorno aux prises avec Husserl, Heidegger, Lukács et Benjamin, à un moment crucial où la philosophie, minée par la crise de l'idéalisme, se voit confrontée à la menace de sa propre liquidation par les progrès des sciences.
    Le contre-programme que formule Adorno, qui repose sur une nouvelle pensée de l'histoire et une méthode d'interprétation de la réalité profondément originale, déterminera tous ses travaux ultérieurs et constituera le cadre de référence de toute théorie critique à venir. Outre sa valeur de document, le présent ouvrage contribue à une réflexion critique exigeante sur la société contemporaine et la place du philosophe.
    Theodor W. Adorno (1903-1969) fut, avec W. Benjamin, Horkheimer et Marcuse, l'un des représentants les plus marquants de l'« école de Francfort ». L'originalité de sa conception de la « théorie critique » de la société tient à la place essentielle qu'y occupe l'art, et en particulier la musique. Lecteur critique de toute la tradition philosophique, Adorno fut également le témoin des horreurs qui ont ensanglanté le XXe siècle. Sa « dialectique négative » lui permit de déployer une critique radicale de l'époque, sans pour autant opposer au désastre présent la nostalgie d'un âge d'or irrémédiablement perdu ou le fantasme illusoire de lendemains qui chantent.

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