Jacques Derrida

  • Donner le temps ii

    Jacques Derrida

    • Seuil
    • 22 April 2021

    « Donner, est-ce possible ? » C'est la question que pose Jacques Derrida dans Donner le temps. 1. La fausse monnaie (1991). Un don ne peut jamais s'annoncer comme tel. Dès lors qu'il engage dans le cercle de l'échange économique et de la dette, le don semble s'annuler dans l'équivalence symbolique qui l'aura toujours réduit à l'objet d'un calcul, d'une ruse qui prétend donner généreusement mais non sans attendre quelque récompense en retour. Un don, s'il y en a, ne peut jamais se faire présent, c'est-à-dire qu'il ne peut jamais se présenter ni pour le donataire ni pour le donateur. Pour donner - si une telle chose est possible - il faudrait, peut-être, renoncer au présent.
    Indiqué comme un premier tome, Donner le temps en promettait clairement un second à venir. Le présent volume fournit les éléments de cette pièce manquante en donnant à lire les neuf dernières séances du séminaire donné par Jacques Derrida à l'École normale supérieure en 1978-1979 sous le titre « Donner - le temps ». Après être passé par des lectures de Baudelaire, Mauss, Benveniste, Lévi-Strauss et Lacan, Jacques Derrida tourne son attention vers la présence subtile mais décisive du don chez Heidegger, lisant des textes qui sont parmi les plus riches et les plus énigmatiques de son corpus, dont L'Origine de l'oeuvre d'art, La Chose, Être et Temps et, surtout, Temps et Être. Suivant la trace de l'expression allemande « es gibt » (« il y a », plus littéralement « ça donne ») dans la pensée heideggérienne, Derrida donne à penser quelque « chose » qui n'est pas (une chose) mais qu'il y a, ainsi qu'un donner encore plus originaire que le temps et l'être.

    Édition établie par Laura Odello, Peter Szendy et Rodrigo Therezo. Préface de Rodrigo Therezo.

  • Ce qui s'écrit ici différence marque l'étrange mouvement, l'unité irréductiblement impure d'un différer (détour, délai, délégation, division, inégalité, espacement) dont l'économie excède les ressources déclarées du logos classique.
    C'est ce mouvement qui donne unité aux essais ici enchaînés. Qu'ils questionnent l'écriture littéraire ou le motif structuraliste (dans les champs de la critique, des " sciences de l'homme " ou de la philosophie), que par une lecture configurante ils en appellent à Nietzsche ou à Freud, à Husserl ou à Heidegger, à Artaud, Bataille, Blanchot, Foucault, Jabès, Levinas, ils n'ont qu'un lieu d'insistance : le point d'articulation dérobée entre l'écriture et la différence. À peser sur cette articulation, ils tentent de déplacer les deux termes.

  • Jacques Derrida poursuit dans le second volume de son séminaire sa réflexion sur l'inconditionnalité du pardon, une notion qui ne saurait être confondue avec l'excuse, l'amnistie, la prescription ou la grâce. Si le pardon est hérité de diverses traditions (judéo-chrétienne, coranique et grecque), il ne leur est pas réductible?: il excède les modalités du «?comprendre?», de la mémoire et de l'oubli, d'un certain travail de deuil aussi. Hétérogène à la phénoménalité, à la théâtralisation, voire au langage verbal lui-même, il suspend, comme une «?violente tempête?», l'histoire, le droit et le politique. Inconditionnel, le pardon fait l'épreuve de l'impossible?: c'est pourquoi il doit rester exceptionnel, sans calcul ni finalité, à l'écart de tout échange et de toute transaction.

    Se déplaçant du contexte européen d'après-guerre à l'Afrique du Sud et aux États-Unis, la dimension politique du pardon prend, au cours de cette seconde année du séminaire, un relief particulier alors que Jacques Derrida analyse la théâtralité des scènes de repentance en faisant comparaître successivement Hegel, Nelson Mandela, Desmond Tutu et Bill Clinton - sans oublier la portée singulière de la parole des femmes.

    La trajectoire esquissée en 1998-1999 passe ainsi par la lecture de La Cité de Dieu de saint Augustin, des textes de Hegel sur le pardon, de certaines Lectures talmudiques de Levinas, de différents écrits de Mandela et de Tutu au sujet de la Commission Vérité et Réconciliation, notamment, ainsi que par l'analyse de scènes d'actualité - d'aveu ou de repentir - telles qu'elles se sont multipliées dans l'espace public, en France, en Afrique du Sud, au Chili et aux États-Unis, en particulier sous la présidence de Bill Clinton au sujet de l'esclavage, de la politique américaine en Amérique latine, ou encore du «?Monicagate?».

    Le texte de ce séminaire a été établi par Ginette Michaud, Nicholas Cotton et Rodrigo Therezo.

  • Le calcul des langues

    Jacques Derrida

    • Seuil
    • 18 June 2020

    Texte énigmatique et entièrement inédit, Le Calcul des langues marque la première tentative de Jacques Derrida d'écrire un livre en deux colonnes. Annoncé comme « à paraître » sur la quatrième de couverture de l'Archéologie du frivole (1973) mais jamais publié du vivant de l'auteur, le tapuscrit de ce projet inachevé fut retrouvé chez Derrida après son décès. La publication posthume de ce texte fort original met au jour un véritable laboratoire typographique où, avant l'écriture de l'un de ses textes les plus célèbres, Glas (1974), Derrida ose couper la page en deux en vue de repenser la relation entre philosophie et écriture.

    Poursuivant une réflexion sur les sciences du langage au XVIIIe siècle entamée avec De la grammatologie (1967), Derrida propose ici une lecture en partie double de L'Art d'écrire de Condillac. Mais à la différence de Glas, dont les deux colonnes confrontent un philosophe (Hegel) à un auteur littéraire (Genet), Le Calcul des langues confronte Condillac à lui-même. Si la colonne de gauche propose une exégèse plutôt conventionnelle et méthodologique de L'Art d'écrire, celle de droite divague sans cesse, multipliant les digressions en direction de Freud et d'autres penseurs, à la recherche d'un plaisir de l'écriture qui échapperait à la philosophie.

    Lecture de Condillac en deux colonnes, donc, mais aussi en « deux styles » comme l'indique le sous-titre (« Distyle »), cet ouvrage tout à fait singulier dans le corpus derridien donne à lire l'une des plus belles expérimentations de l'écriture déconstructrice.

    Le texte a été établi par Geoffrey Bennington et Katie Chenoweth.

  • Jacques Derrida déploie ici les éléments d'une réflexion profondément originale sur l'inconditionnalité du pardon, une notion qui ne saurait être confondue avec l'excuse, l'amnistie, la prescription ou la grâce. Si le pardon est hérité de diverses traditions (judéo-chrétienne, coranique et grecque), il ne leur est pas réductible : il excède par exemple les modalités du « comprendre », de la mémoire et de l'oubli, d'un certain travail de deuil aussi. Hétérogène à la phénoménalité, à la théâtralisation, voire au langage verbal lui-même, il suspend, comme une « violente tempête » (Benjamin), l'histoire, le droit et le politique.

    Inconditionnel, le pardon fait l'épreuve de l'impossible : c'est pourquoi il doit rester exceptionnel, sans calcul ni finalité, à l'écart de tout échange et de toute transaction. La trajectoire ainsi dessinée par Derrida tout au long de ce passionnant séminaire passe par la lecture des ouvrages de Jankélévitch sur le pardon et l'imprescriptibilité, de Kant sur le droit de grâce, des textes bibliques et grecs, d'oeuvres littéraires (Shakespeare, Kierkegaard, Baudelaire, Kafka, Rousseau et Augustin), ainsi que par l'analyse de scènes d'aveu et de repentir telles qu'elles se sont multipliées dans l'espace public, en France et ailleurs, à la fin des années quatre-vingt-dix (procès de Maurice Papon, fin de l'Apartheid en Afrique du Sud, excuse publique du président de la République allemande à propos du massacre de Guernica, etc.).

  • La dissemination

    Jacques Derrida

    • Points
    • 27 August 1993

    «La Pharmacie de Platon, La Double Séance, La Dissémination : triple trajet dont le système est entraîné - ouvert et déporté - par une digression (digraphe aussi comme toujours) paraissant inédite. On pourrait la lire selon plusieurs modes, d'un bloc ou plus, avant ou après les autres, et par exemple comme un protocole méthodologique, une anatomie des préfaces ou une cartographie générale, etc. Ce Hors livre n'est donc pas seulement une fiction théorique. Jouant avec les trois autres, toute sa conséquence, il relance et déplace, suivant des règles angulaires, telles questions ou positions d'ailleurs engagées, en expose le corps à l'épreuve d'une tout autre scène : quand le travail de la différance sémantique comme différance séminale déconcerte silencieusement toute préséance.» Jacques Derrida

  • Disons que, pour m'en tenir au cadre, à la limite, j'écris ici quatre fois autour de la peinture.
    Quatre fois, dira-t-on autour de la peinture, donc dans les parages qu'on s'autorise, c'est toute l'histoire, à contenir comme les entours ou les abords de l'oeuvre : cadre, passe-partout, titre, signature, musée, archive, discours, marché, bref partout où on légifère en marquant la limite, celle de la couleur même. Du droit à la peinture, voilà le titre ambitieux auquel j'aurais voulu accorder ce livre, son trajet autant que son objet, leur trait commun, qui n'est autre, ni un ni indivible, que le trait lui-même.
    JD.

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  • La vie la mort est l'un des séminaires les plus féconds de Jacques Derrida. En jeu : penser la vie et la mort en vertu d'une logique qui ne poserait pas la mort comme l'opposé de la vie. La pureté de la vie n'est-elle pas, par essence, contaminée par la possibilité même de la mort puisque seul un vivant peut mourir ? interroge d'emblée le philosophe. En renversant la perspective classique, Derrida entreprend d'enseigner à ses étudiants que c'est la mort, au contraire, qui rend la vie possible.

    En quatorze séances érudites et palpitantes délivrées au cours de l'année 1975-1976, Derrida déconstruit l'opposition traditionnelle entre la vie et la mort à travers des lectures multiples et délibérément pluridisciplinaires, élaborant sa pensée aussi bien au contact de la philosophie (Hegel, Nietzsche, Heidegger) et de l'épistémologie des sciences (Georges Canguilhem), que dans la confrontation à la génétique contemporaine (François Jacob) et à la psychanalyse (catégories freudiennes de pulsions de vie et de mort).

    L'édition de ce séminaire inédit a été établie par Pascale-Anne Brault et Peggy Kamuf.

  • Geschlecht : ce mot allemand, qui a donné son titre générique à une série de quatre études consacrées par Jacques Derrida à la philosophie de Martin Heidegger, est proprement intraduisible en français. C'est que le mot a partie liée tout à la fois avec « sexe », « race », « nation », « humanité ». Or, telles sont bien les catégories que Derrida entend explorer dans l'oeuvre de Heidegger.

    Dans ce troisième volume de la série, c'est avant tout la dimension politico-sexuelle et la notion de patrie qui sont au coeur de l'enquête. Occasion, pour Derrida, de penser une sexualité plus radicale que la binaire, occasion aussi pour lui de dénoncer un nationalisme de nature troublante chez Heidegger - une approche pour le moins ambiguë par rapport à celle du nazisme dont elle prétend pourtant s'écarter.

    Cette édition donne à lire une étude qui paraissait perdue à jamais. L'équipe de chercheurs qui en a établi le texte fait donc oeuvre intellectuelle et éditoriale majeure.

    Ce volume III prend désormais place dans la série des Geschlecht : I. Différence sexuelle, différence ontologique (in Psyché, Inventions de l'autre, Galilée, 1987) ; II. La Main de Heidegger (ibid.) ; IV. L'Oreille de Heidegger : philopolémologie (in Politiques de l'amitié, Galilée, 1994).

    Édition établie par Geoffrey Bennington, Katie Chenoweth et Rodrigo Therezo. Préface par Rodrigo Therezo.

  • Jacques Derrida couche ce texte sur le papier de janvier 1989 à avril 1990, alors que sa mère se meurt. Il a alors 59 ans. 59 bandes d'écriture composent ce tissu verbal, chacune constituée d'une seule phrase, pour une année de vie. « Circonfession » - hybridation de « confession » et « circoncision » - est nourri d'éléments biographiques. Mais la confession est à la fois possible et impossible, dit l'auteur, qui ne sait pas qui parle, qui prie dans ce texte, ni ce qui se dit en secret.

    « Peut-on nommer son propre sang ? Et décrire la première blessure, ce moment où, paraissant au jour, le sang se refuse encore à la vie ? À supposer qu'on se rappelle sa circoncision, pourquoi cet acte de mémoire serait-il une confession ? L'aveu de quoi, au juste ? Et de qui ? À qui ?
    Rôdant autour de ces questions, essayant, comme au clavier, une voix juste au-dedans de moi, je tente de dire de longues [...] phrases, et de les murmurer au plus près de l'autre qui pourtant les aspire, soupire, expire, les dicte même. Cette diction est aussi une dictée. Plusieurs voix résonnent en une, dès lors, elles se croisent, elles se disputent même une parole finalement torsadée. » J. D.

  • Positions

    Jacques Derrida

    • Minuit
    • 25 February 2016

    « Ces trois entretiens, les seuls auxquels j'aie jamais pris part, concernent des publications en cours. Ils forment sans doute, de la part de mes interlocuteurs comme de la mienne, le geste d'une interprétation active. Déterminée, datée, c'est la lecture d'un travail dans lequel je me trouve engagé : qui ne m'est donc pas plus propre qu'il ne demeure ici arrêté. Telle situation se donne aussi à lire. Elle a commandé ces échanges dans leur fait, dans leur contenu et la forme de leurs énoncés. Aucune modification ne devrait donc y être apportée. »
    J. D., mai 1972

  • Jacques Derrida a tenu ce cours sur le rapport entre théorie et pratique à l'École Normale Supérieure où il enseignait dans les années 1970. S'agissant d'un cours d'agrégation, le sujet lui était imposé.
    L'intérêt philosophique et historique des neuf séances de ce cours réside dans la discussion serrée que fait Jacques Derrida de Marx, et notamment de la fameuse onzième Thèse sur Feuerbach, ainsi que dans l'analyse des écrits d'Althusser qu'il propose. Ce cours démontrera, s'il en était besoin, que Derrida n'a pas attendu le début des années 1990, quand il publia Spectres de Marx, pour traiter de Marx de façon systématique et approfondie.
    « Faut le faire » : Derrida se sert de cette phrase idiomatique comme fil conducteur de son séminaire. Il exploite toutes les ressources qu'elle lui offre pour parler du rapport entre théorie et pratique. Ainsi, il distingue entre deux « accentuations » différentes de l'idiome :
    D'une part, « faut le faire » signale la nécessité de la pratique, le passage du contempler et du dire à l'agir et au faire. Mais d'autre part, « faut le faire » peut aussi renvoyer à une détermination pratico-révolutionnaire plutôt qu'à une détermination théorique de la praxis, comme si, afin d'être révolutionnaire, la praxis devait déjouer l'opposition entre théorie et pratique, et se déterminer déjà à partir d'elle- même.

    Édition établie par Alexander Garcia-Düttmann.

  • Souvent je me demande, moi, pour voir, qui je suis - et qui je suis au moment oú, surpris nu, en silence, par le regard d'un animal, par exemple les yeux d'un chat, j'ai du mal, oui, du mal à surmonter une gêne.
    Pourquoi ce mal ? j'ai du mal à réprimer un mouvement de pudeur. du mal à faire taire en moi une protestation contre l'indécence. contre la malséance qu'il peut y avoir à se trouver nu, le sexe exposé, à poil devant un chat qui vous regarde sans bouger, juste pour voir. malséance de tel animal nu devant l'autre animal, dès lors, on dirait une sorte d'animalséance l'expérience originale, une et incomparable de cette malséance qu'il y aurait à paraître nu en vérité, devant le regard insistant de l'animal, un regard bienveillant ou sans pitié, étonné ou reconnaissant.
    Un regard de voyant, de visionnaire ou d'aveugle extra-lucide. c'est comme si j'avais honte, alors, nu devant le chat, mais aussi honte d'avoir honte. réflexion de la honte, miroir d'une honte honteuse d'elle-même, d'une honte à la fois spéculaire, injustifiable et inavouable. au centre optique d'une telle réflexion se trouverait la chose - et à mes yeux le foyer de cette expérience incomparable qu'on appelle la nudité.
    Et dont on croit qu'elle est le propre de l'homme, c'est-à-dire étrangère aux animaux, nus qu'ils sont, pense-t-on alors, sans la moindre conscience de l'être. honte de quoi et nu devant qui ? pourquoi se laisser envahir de honte ? et pourquoi cette honte qui rougit d'avoir honte ? devant le chat qui me regarde nu, aurais-je honte comme une bête qui n'a plus le sens de sa nudité ? ou au contraire honte comme un homme qui garde le sens de la nudité ? qui suis-je alors ? qui est-ce que je suis ? a qui le demander sinon à l'autre ? et peut-être au chat lui-même ?.

  • « Peut-on commettre un parjure «sans y penser» ? Par distraction ? Non par transgression active et délibérée, mais par oubli ? Ou parce que ce n'est pas le moment d'y penser ? On se demande si on peut trouver là une excuse, une circonstance atténuante. Et si on peut juger cela pardonnable, de «ne pas y penser» - d'oublier de penser à tout, à toutes les présuppositions et implications de ce qu'on fait ou de ce qu'on dit. Si penser ne peut aller sans risque d'oubli de soi, si oublier de penser, si oublier d'y penser est une faute, si telle interruption, telle intermittence est une faillite, alors qu'appelle-t-on penser ? »

  • « Ce livre, à la fois intime, entre soi et soi, et pourtant «hors de soi», c'est une sorte de causerie, le murmure d'une confession animée, mais aussi une apostrophe jouée, la fiction d'un entretien dramatique, un débat politique enfin - dans une langue au sujet de ladite langue.
    Cela se passe avec soi comme avec tout autre quand un enfant d'hier essaie ainsi de parler de sa propre voix, et quand à son adresse il diagnostique cette maladie contractée à l'école, en Algérie française, un mal du timbre et du ton, une folie du rythme ou de la prosodie - mais d'abord une sorte d'hyperbolite généralisée.
    Le diagnostic se prête de bonne grâce, mais non sans réserve, à ceux qui voudraient y lire une hypothèse généalogique, la petite auto-biographie d'un goût immodéré pour ce qu'on appelle la « déconstruction ». Dont la seule définition jamais risquée, la seule formulation explicite fut un jour, il vaut mieux le rappeler ici, «plus d'une langue».
    Au passage, une discussion serrée entrelace d'autres thèmes : le phantasme de la «langue maternelle», l'homo-hégémonie comme «politique de la langue», le colonialisme de l'école et de la culture, la poétique de la traduction, l'interdit quant à ce que parler veut dire, l'histoire ancienne, récente et unique des Juifs-Français-d'Algérie, les prémisses et les lendemains de la guerre du même nom, les écarts, dans la langue de l'hôte, entre les sépharades et les ashkénazes, la «littérature française» quand elle devient pour un adolescent l'exemple, sans doute, mais aussi le modèle impossible, l'infigurable langue de l'autre. »

  • « Ample jusqu'à se croire interminable, un discours qui s'est appelé philosophie - le seul sans doute qui n'ait jamais entendu recevoir son nom que de lui-même et n'ait cessé de s'en murmurer de tout près l'initiale - a toujours, y compris la sienne, voulu dire la limite. Dans la familiarité des langues dites (instituées) par lui naturelles, celles qui lui furent élémentaires, ce discours a toujours tenu à s'assurer la maîtrise de la limite (peras, limes, Grenze). Il l'a reconnue, conçue, posée, déclinée selon tous les modes possibles ; et dès lors du même coup, pour en mieux disposer, transgressée. Il fallait que sa propre limite ne lui restât pas étrangère. Il s'en est donc approprié le concept, il a cru dominer la marge de son volume et penser son autre... » Jacques Derrida Introduits par les descriptions d'un Tympan, inédits ou repris dans une nouvelle version, dix textes s'enchaînent ici pour élaborer ou déplacer ces questions, en interrogeant tour à tour Saussure et Rousseau, Kant, Hegel, Nietzsche, Husserl et Heidegger, Valéry, Austin ou Benveniste, etc. Selon une certaine désorientation active et méthodique, ils déploient aussi la recherche engagée dans La Voix et le phénomène, L'Écriture et la différence, De la grammatologie, La Dissémination. Ils réaffirment, contre les facilités et régressions de l'idéologie dominante, la nécessité d'une déconstruction rigoureuse et générative.

  • Tu lisais une lettredamour un peu rétro, la dernière de l'histoire.
    Mais tu ne l'as pas encore reçue. Oui, faute ou excès d'adresse, elle se prête à tomber entre toutes les mains : une carte postale, une lettre ouverte où le secret paraît mais indéchiffrable. Tu peux la tenir ou la faire passer, par exemple pour un message de Socrate à Freud.
    Que veut te dire une carte postale ? A quelles conditions est-elle possible ? Sa destination te traverse, tu ne sais plus qui tu es. A l'instant même où de son adresse elle interpelle, toi, uniquement toi, au lieu de te joindre elle te divise ou elle t'écarte, parfois elle t'ignore. Et tu aimes et tu n'aimes pas, elle fait de toi ce que tu veux, elle te prend, elle te laisse, elle te donne.
    De l'autre côté de la carte, regarde, une proposition t'est faite, S et p, Socrates et plato. Pour une fois le premier semble écrire, et encore de l'autre main il gratte. Mais que fait Platon le doigt tendu dans son dos ?
    Alors que tu t'occupes à la retourner dans tous les sens, c'est l'image qui te retourne comme une lettre, d'avance elle te déchiffre, elle préoccupe l'espace, elle te procure les mots et les gestes, tous les corps que tu crois inventer pour la cerner. Tu te trouves, toi, sur son trajet.
    Le support épais de la carte, un livre lourd et léger, c'est aussi le spectre de cette scène, l'analyse entre Socrate et Platon, au programme de quelques autres. Comme le diseur de bonne aventure, un "fortune-telling book" veille et spécule sur ce-qui-doit-arriver, sur ce que cela peut bien vouloir dire, arriver, devoir arriver, laisser ou faire arriver, destiner, adresser, envoyer, léguer, hériter, etc., si cela signifie encore, entre ici et là, le proche et le lointain, da und fort, l'un ou l'autre.
    Tu situes le sujet du livre : entre les postes et le mouvement analytique, le principe de plaisir et l'histoire des télécommunications, la carte postale et la lettre volée, bref le transfert de Socrate à Freud, et au-delà.
    Cette satire de la littérature épistolaire devait être farcie : d'adresses, de codes postaux, de missives cryptées, de lettres anonymes, le tout confié à tant de modes, de genres et de tons. J'y abuse aussi les dates, signatures, titres ou références, la langue même.
    J.D.

  • « Vous pourriez lire ces envois comme la préface d'un livre que je n'ai pas écrit. Il aurait traité de ce qui va des postes, des postes en tous genres, à la psychanalyse. Moins pour tenter une psychanalyse de l'effet postal que pour renvoyer d'un singulier événement, la psycha¬nalyse freudienne, à une histoire et à une technologie du courrier, à quelque théorie générale de l'envoi et de tout ce qui par quelque télécommunication prétend se destiner. »
    J.D.

    Le 2 juin 1977, Derrida tombe en arrêt devant une carte postale représentant Socrate et Platon, extraite d'un livre de cartomancie du xiiie siècle. Cette image, qui lui fait l'effet d'une révélation, va nourrir, par le biais d'une longue correspondance amoureuse, une réflexion sur les relations de la parole et de l'écriture, qui prendra la forme d'« Envois », avant d'introduire trois autres chapitres du volume, et inspirera ce commentaire à Philippe Boyer :
    « Dans la littérature comme dans l'agriculture, les grands principes veulent que chacun reste chez soi pour que les vaches soient bien gardées. Aux romanciers les romans, aux gastronomes les livres de cuisine, aux philosophes la philosophie... Mais que se passe-t-il lorsque soudain Jacques Derrida s'avise de prendre la littérature à bras-le-corps et d'accoucher d'un roman d'amour là où on attendait une somme théorique ? » (Libération)


    © Flammarion, 1980.
    © Flammarion, 2014, pour la présente édition.

  • Ce pays est pareil à un volcan où bouillonnerait le langage.
    On y parle de tout ce qui risque de nous conduire à l'échec, et plus que jamais, des Arabes. Mais il existe un autre danger, bien plus inquiétant que la nation arabe et qui est une conséquence nécessaire de l'entreprise sioniste : qu'en est-il de "l'actualisation" de la langue hébraïque ? Cette langue sacrée dont on nourrit nos enfants ne constitue-t-elle pas un abîme qui ne manquera pas de s'ouvrir un jour ? [...
    ] Quant à nous, nous vivons à l'intérieur de notre langue, pareils, pour la plupart d'entre nous, à des aveugles qui marchent au-dessus d'un abîme. Mais lorsque la vue nous sera rendue, à nous ou à nos descendants, ne tomberons-nous pas au fond de cet abîme ? [...] Un jour viendra où la langue se retournera contre ceux qui la parlent. [...] Ce jour-là, aurons-nous une jeunesse capable de faire face à la révolte d'une langue sacrée? [...] Lettre de Gershom Scholem à Franz Rosenzweig,1926.
    Cette lettre, cette "Confession au sujet de notre langue", "n'a pas de caractère testamentaire bien qu'elle ait été retrouvée après la mort de Scholem, dans ses papiers, en 1985. Néanmoins, la voici qui nous arrive, elle nous revient et nous parle après la mort de son signataire; et dès lors quelque chose en elle résonne comme la voix d'un fantôme. Ce qui donne une sorte de profondeur à cette résonance, c'est encore autre chose :
    Cette voix de revenant qui met en garde, prévient, annonce le pire, le retour ou le renversement, la vengeance et la catastrophe, le ressentiment, la représaille, le châtiment, la voici qui ressurgit à un moment de l'histoire d'Israël qui rend plus sensible que jamais à cette imminence de l'apocalypse.

    Cette lettre a été écrite bien avant la naissance de l'Etat d'Israël, en décembre 1926, mais ce qui fait son thème, à savoir la sécularisation de la langue, était déjà entrepris de façon systématique depuis le début du siècle en Palestine.
    On a parfois l'impression qu'un revenant nous annonce le terrifiant retour d'un fantôme.»

  • Jacques Derrida a consacré, on le sait, une grande partie de sa vie à l'enseignement : à la Sorbonne d'abord, puis durant une vingtaine d'années à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm et enfin, de 1984 à sa mort, à l'École des hautes études en sciences sociales, ainsi que dans plusieurs universités dans le monde entier (aux États-Unis régulièrement).
    À partir de 1991, à l'EHESS, sous le titre général " Questions de responsabilité ", il a abordé successivement les questions du secret, du témoignage, de l'hostilité et l'hospitalité, du parjure et du pardon, de la peine de mort. Enfin, de 2001 à 2003, il a donné ce qui devait être, non la conclusion, mais l'ultime étape de ce séminaire, sous le titre " La bête et le souverain ". En 2001-2002, Jacques Derrida poursuivait ses recherches des années passées autour de la souveraineté de l'État-nation et de son fondement onto-théologicopolitique, vaste réflexion portant désormais sur les grandes questions de la vie animale - celle de l'homme " animal politique ", disait Aristote, et celle des " bêtes " - et du traitement, de l'assujettissement de la " bête " par l'" homme ".
    Ce travail se trouve infléchi l'année suivante dans une patiente lecture de deux textes qu'il qualifie lui-même d'" aussi hétérogènes que possible " :l'oeuvre de fiction de Daniel Defoe, Robinson Crusoé, d'une part, et le séminaire professé par Martin Heidegger en 1929-1930 (Les Concepts fondamentaux de la métaphysique. Mondefinitude-solitude), d'autre part. Jacques Derrida décrivait en ces termes, dans l'Annuaire de l'EHESS 2002-2003, les principales lignes de force de la réflexion ainsi engagée : Tantôt croisées, tantôt parallèles, ces lectures visaient un foyer commun : l'histoire (notamment l'histoire politique du concept de souveraineté y compris, inséparablement, celle de l'homme sur l'animal) dans l'Angleterre pré-coloniale de Defoe (avec son arrière-fond religieux étudié dans Robinson Crusoé) et à travers les nombreuses, diverses et passionnantes lectures de Robinson Crusoé au cours des siècles (Rousseau surtout, Kant, Marx et de nombreux économistes politiques du XIXe siècle, mais aussi Joyce, V.
    Woolf, Lacan, Deleuze, etc.) et dans l'Allemagne moderne de Heidegger (le début des années 1930). Ces deux livres sont aussi des livres sur la solitude, sur le prétendu " état de nature ", sur l'histoire du concept de Nature (surtout chez Heidegger) dont nous avons commencé à suivre le lexique si essentiel (souvent associé à celui de phusis), si peu remarqué et si peu traduisible de Walten (Gewalt, Umgewait, Übergewaltigkeit, etc.) qui inondera les textes de Heidegger à partir de 1935, et désigne une force ou une violence archi-originaires, de " souveraineté " - comme on traduit parfois - au-delà de l'onto-théologie, c'est-à-dire du philosophico-politique comme tel.

  • Pour point de départ, cette question, cette scène, reprise en charge par Jacques Derrida :
    « Qu'est-ce que Dieu a dû dire à Abraham ? Que lui a-t-il nécessairement signifié au moment où il lui a donné l'ordre de monter sur le Mont Moriah accompagné d'Isaac et de son âne, en vue du pire «sacrifice» ? Qu'est-ce qu'il a pu lui dire et devoir lui signifier ? » et l'éclairage qu'il lui donne :
    « On peut avancer, en toute certitude, sans rien savoir d'autre, qu'il a dû lui signifier quelque chose que je résumerai ainsi : «Surtout, pas de journalistes !». » Dans cette intervention, inédite en français, de 1997 lors d'un colloque à l'Institut néerlandais de Paris (« Religion et Média », organisé par Hent de Vries et Samuel Weber), Jacques Derrida s'emploie à croiser les fils de la médiation et de la religion pour questionner à nouveau la « foi et le savoir » :
    « Pas de lien social sans promesse de vérité, sans un «je te crois», sans un «je crois». [.] Et même pour mentir, pour tromper, pour abuser, il faut que ce «je te crois» ou «je crois à toi» ou «je crois en toi» soit à l'oeuvre. Sur le sol de cette croyance nue, les media se construisent, en essayant de reconstituer sans cesse la perception nue de cette expérience du «crois-moi» ? C'est en ce lieu que les discours des religions essaient de refaire leur nid, quelquefois chacune pour sa chapelle et quelquefois dans l'oecuménisme. Qu'est-ce que les trois grands monothéismes ont en commun ? Si ce n'est pas seulement la référence à Abraham (différemment modulée entre les trois), c'est la foi partagée. »

  • L'autre cap

    Jacques Derrida

    • Minuit
    • 16 August 2018

    Quelle imminence ? Quelque chose d'unique est en cours en Europe, dans ce qui s'appelle encore l'Europe même si on ne sait plus très bien ce qui s'appelle ainsi. À quel concept, en effet, à quel individu réel, à quelle entité singulière assigner ce nom aujourd'hui ? Qui en dessinera les frontières ?
    Se refusant aussi bien à l'analogie qu'à l'anticipation, ce qui s'annonce ainsi paraît sans précédent. Expérience angoissée de l'imminence, traversée de deux certitudes contradictoires : le très vieux sujet de l'identité culturelle en général (avant la guerre, on aurait peut-être parlé de l'identité « spirituelle »), le très vieux sujet de l'identité européenne a certes l'antiquité vénérable d'un thème épuisé. Mais ce « sujet » garde peut-être un corps vierge. Son nom ne masquerait-il pas quelque chose qui n'a pas encore de visage ?

    Ce livre est paru en 1991.

  • "A supposer que nous disposions, dans notre tradition dite occidentale (juive, grecque, romaine, chrétienne, islamiquè), d'un concept unifié, stabilisé, donc fiable du mensonge, il ne suffirait pas de lui reconnaître une historicité intrinsèquement théorique, à savoir ce qui le distinguerait d'autres concepts dans d'autres histoires et d'autres cultures.
    Il faudrait aussi examiner l'hypothèse d'une historicité pratique, sociale, politique, juridique, technique qui l'aurait transformé, voire marqué de ruptures à l'intérieur de notre tradition. C'est à cette dernière hypothèse que je voudrais accorder ici, provisoirement, quelque privilège. Mais pourra-t-on jamais distinguer entre ces trois choses, à savoir 1) une histoire (Historie) du concept de mensonge, 2) une histoire (Geschichte) du mensonge, faite de tous les événements qui sont arrivés au mensonge ou par le mensonge, et, d'autre part, enfin, 3) une histoire vraie qui ordonne le récit (Historie, historia rerum gestarum) de ces mensonges ou du mensonge en général ? Comment dissocier ou alterner ces trois tâches ?".

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