L'EDITO

« - Si vous n’aviez pas eu le cinéma, l’écriture, qu’ auriez-vous aimé devenir ?- Un bon footballeur. Après la littérature et l’éros, pour moi le football est l’un des plus grands plaisirs.»
   Ecrivain et metteur en scène, artiste et intellectuel Pasolini était également un footballeur amateur accompli et un supporter passionné. Dans un des textes qu’il a écrits sur le sujet (rassemblés dans une édition française sous le titre « Les Terrains, écrits sur le sport » , Le Temps des Cerises, 2012) il note, pour le regretter mais sans acrimonie, que le sport est devenu spectacle : « La pelouse des stades et le ring sont des scènes de théâtre : qui ont carrément remplacé les véritables scènes de théâtre ».
   Nous sommes alors au tout début des années soixante. Que dirait-il aujourd’hui ? L’image-la photographie, le film- ont longtemps magnifié le sport- ses grâces comme ses disgrâces- avant de le cannibaliser : Dans Snake Eyes, c’est autour d’un seul round d’un combat de boxe que Brian de Palma met en scène une intrigue kaléidoscopique, chassé-croisé de regard-ceux des humains et, surtout, ceux, omniprésents, des caméras de télévision ou de surveillance- qui s’entrecroisent, semblent se contredire, et finalement se complètent.
   Alors oui, le sport n’a pas échappé au devenir image du monde, il en est même devenu un des symptômes les plus évidents. Regardez aujourd’hui vos écrans : stades vides au public virtuel, ambiance sonore préenregistrée, courts déserts où juges et arbitres sont remplacés par des systèmes informatiques. En imposant de nouvelles normes, les règles sanitaires de distanciation physique liées à la crise du COVID-19 ont par ricochet profondément modifié le spectacle du sport professionnel, le privant de sa fièvre, de sa sensualité serait-on tenté de dire : une mise sous vide qu’on espère évidemment la plus brève possible.

Quentin Bajac, directeur du Jeu de Paume

Sport de vie, Documentation Céline Duval

   Le sport est-il un loisir ou une performance ? Avec l’avènement de la presse illustrée à partir des années 1920, la pratique de la photographie sportive accompagne l’idée que le sport est une occupation professionnelle ou tout du moins une activité d’initiés. Les clichés des photographes professionnels montrent les athlètes en pleine performance, dans des postures de demi-dieux, la photographie permettant de supprimer visuellement toute idée de gravité, de difficulté ou d’effort. Seul l’instant de l’exploit est montré, occultant presque tout ce qu’il a fallu de sacrifices – entraînements, échecs, blessures – pour arriver à un tel résultat.

   Documentation céline duval, nom sous lequel l’artiste Céline Duval officie, met au défi ce paradigme dans Sport de vie. Livre de moyen format publié par ses soins, Sport de Vie rassemble des clichés d’anonymes en pleine pratique sportive. On y voit des femmes, des hommes et des enfants s’exercer, cultiver et réaliser leurs performances. Or la manière dont ces clichés sont présentés incite à repenser la quasi-divinité du sportif. La photographie amateure, qui se développe en même temps que l’essor de la presse illustrée, se plaît à imiter la photographie professionnelle, et dévoile ainsi les lieux communs présents dans les pratiques professionnelles de la prise de vue. Le sport ne fait pas exception, et déjà dans Les Trophées (2011), documentation celine duval explorait ce ressort. Mais contrairement aux Trophées, qui démontrait justement ce mimétisme, Sport de Vie raconte plutôt comment le sport, loin d’être une performance, s’immisce dans les loisirs sans que l’on ne s’en aperçoive vraiment. Une page nous montre des nageuses, que l’on pourrait croire en pleine compétition, pour les révéler la page suivante alanguies sur une pelouse près de l’eau… Tout cela nous ramène à un temps où la pratique sportive n’était pas encore professionnalisée et rend la frontière entre sport et loisir plus mince encore. Cela est réjouissant de voir que l’effort sportif et la paresse vont en réalité main dans la main, et que le réconfort qui vient après l’effort fait partie de la pratique complète du sport.

   Le livre en lui-même, joli objet toilé sans aucun texte, avec ses photos en pleine page, sans légende, invite le lecteur à la rêverie et au déploiement de son imagination. L’artiste qui rassemble ces clichés nous offre cela avec la simple intention de célébrer l’être au monde, et la joie et l’énergie que ce sentiment suscite : en d’autres mots, le sport de la vie.

Camille Moreau

Documentation Céline Duval, Sport de vie, 2010

James Coleman, Description d'un combat

   Du combat de boxe, on peut reprendre ce qu’écrivait Roland Barthes dans ses Mythologies à son propos, comparé au catch duquel il se différencie point par point dans une opposition éclairante : « Le match de boxe est une histoire qui se construit sous les yeux du spectateur ; au catch, bien au contraire, c’est chaque moment qui est intelligible, non la durée. Le spectateur ne s’intéresse pas à la montée d’une fortune, il attend l’image momentanée de certaines passions. Le catch exige donc une lecture immédiate des sens juxtaposés, sans qu’il soit nécessaire de les lier. » N’est-ce pas là ce que l’on retrouve précisément dans le montage de la vidéo de James Coleman (Box, ahhareturnabout, 1977), qui donne à voir des images brutalement syncopées d’un match de boxe historique qui opposa un jour Tunney contre Dempsey ? Le récit du combat – son développement et son issue – est suspendu au profit d’images parcellaires, entrecoupées de noirs, dues à la soustraction de très nombreuses photographies de la pellicule du film. Le positionnement des adversaires dans le jeu, les avantages pris ou les revers subis, sont de la sorte rendus difficiles à départager. La bande sonore seule n’est pas discontinue : on entend sourdre un monologue tourmenté derrière une respiration lourde et éreintée. On peut présumer, au spectacle de ce duel, que la voix, de parler seule, n’en charrie pas moins dans son monologue intérieure un interlocuteur féroce. Mais à l’inverse, on peut constater que ce halètement se prête aussi bien à l’un qu’à l’autre des lutteurs. De sorte que l’on peut dire que la mise en morceau du récit ne va pas sans une forme de dépersonnalisation.

   « Avec l’art minimal, l’intention première était de s’opposer à la critique d’art de l’époque et de produire une forme d’art qui refusât toute appropriation subjective ou linguistique. L’œuvre de Coleman Box introduit un champ d’expérience dans l’art qui n’exclut pas le sens, le langage, la critique et l’histoire, mais donne à ces catégories une forme concrète, en tant qu’elles sont le substrat nécessaire à toute expérience. Le sujet est présenté dans un contexte social et géopolitique déterminé, en même temps qu’il est mis en scène sur le terrain incontrôlable des affects et de réactions physiques – à cet égard – inconscientes. Le corps est ainsi conçu simultanément comme matériau concret, comme vecteur sémiotique de sens et comme être psycho-physiologique. C’est en ce sens que Coleman enracine l’expérience individuelle dans un contexte historique concret. Mais il ne le fait pas sans un réel souci de recréer une tradition cohérente. » Dorothea von Hantelmann, “James Coleman’s Box (ahhareturnabout)”, in James Coleman, Irish Museum of Modern Art, 2009, p.81-82.

   Cette dissolution en miroir dans l’affrontement (qui est aussi la visée de la confrontation dans le KO de l’adversaire) va au plus près des gestes réflexes, de ces gestes pulsionnels et animals. L’identité des parties qui s’opposent sur le ring devient ici indifférente. Ce que l’image d’une captation de mauvaise qualité ne manque d’ailleurs pas d’accentuer. Car en effet ces champions d’une autre époque, même s’ils ne sont pas oubliés de quelques rares connaisseurs, apparaissent difficilement reconnaissables sous la patine du grain de l’image au contraste saturé, sans compter la rapidité des flashs. Ils n’ont pour ainsi dire plus de visages ; ils sont déjà défigurés, épuisés comme sujet. Seulement là où Barthes parle d’emphase à propos du catch, qui joue d’une forme de théâtralité (parce que les signes du jeu sont comme surlignés à l’adresse des spectateurs), c’est au récit d’un combat non seulement brisé que nous livre Coleman, mais qui demeure aussi répétitif qu’il est irrésolu, sans victoire ni défaite. Ce qui définit un état cauchemardesque dans lequel les protagonistes sont absorbés, et qui faute d’avancer ou de progresser, piétinent sur place. Images momentanées, sens juxtaposés et déliés : on reconnaît ce qui de Manet à Coleman alimente une passion moderne pour le fragment.

Damien Guggenheim

Reproduction : James Coleman, Irish Museum of Modern Art, 2009 (page 67)

Jacques Henri Lartigue, Chic le sport !

Patineur effectuant une pirouette, coureur sautant un obstacle, tennisman frappant la balle avec adresse, débuts de l’automobile et de l’aviation… Jacques Henri Lartigue photographie avec passion et une même acuité, les sportifs professionnels et les sportifs amateurs de son cercle familial et amical.

Légèreté, beauté des corps en mouvement, en expansion dans l’air, esthétique et précision des gestes …, la vibration de l’air, la présence de l’eau, des vagues, de la neige sont palpables.

« Ces images révèlent combien son corps photographe est sportif, danseur souple, prompt et leste chasseur, combien il épouse de sa dynamique parfaite celle de ses sujets, leur expansion, leur détente, avec le sens exact de l’espace et de leur trajectoire, dans l’éloignement ou la proximité qui n’enferme ni ne sacrifie la scène au cadre, focale ajustée aux proportions et échelles que dictent l’esprit, l’intelligence de l’instant propre. » (Anne-Marie Garat)

Thierry Terret apporte une analyse approfondie de l’évolution du sport à partir des années 1880.

« Privilège d’élite mais cette conquête, ainsi que le retrace Thierry Terret, concernera bientôt tout un chacun : clubs et associations se multiplient, les compétitions athlétiques et sportives devenues spectacles de masse attirent le public populaire ; et les femmes, en plein émancipation, s’approprient ce qui était essentiellement une activité virile … » (Anne-Marie Garat)

Tout d’abord, mode lancée par les anglo-saxons, réservée aux milieux aisés dans lesquels on le pratique en amateur, multipliant les disciplines, le sport se démocratise ; avec les progrès techniques et scientifiques, les compétitions professionnelles se développent, attirant un public populaire et un public bourgeois, le sport devient spectacle, événement relayé par la presse.

Jacques Henri Lartigue avec un style novateur et sensible, nous entraîne dans ce monde du sport. Ses photographies saisissent un moment magique ; spectateurs, nous sommes transportés, témoins de cet instant d’émerveillement.

Nathalie Laberrigue

Jacques-Henri Lartigue, Thierry Terret, Chic, le sport !, Préface d’Anne-Marie Garat, Coédition Hermès Actes Sud, 2013

Pina Bausch, à l'écoute de la beauté et des problèmes du monde

Pina Bausch, une des plus grandes chorégraphes du 20ème siècle, la première à mêler avec audace, le théâtre et la danse dans ses créations.

Cet album, avec le texte très bien documenté de Rosita Boisseau, et les superbes photographies de Laurent Philippe, qui a suivi la compagnie de Pina Bausch pendant de nombreuses années, met en lumière ce qui était aussi un formidable travail d’équipe :

– Pour les scénographies, tout d’abord celles de son complice, Rolf Borzik  – ambiance un peu sombre dans les cafés de l’Allemagne d’après guerre – humour et une certaine agressivité (le mobilier valse sur scène…). Puis, à partir de 1980, celles de Peter Pabst, inspirées par la nature, lumineuses et multicolores.

– Pour la recherche de musiques – avec Matthias Burkert à partir de 1979 – mélange original de musiques et chansons contemporaines et classiques.

– Pour le travail avec ses interprètes, du vécu desquels elle s’inspirait beaucoup pour atteindre à l’universel. Sketchs, solos, danse de groupe… comme une cinéaste, elle assemblait les différentes séquences de ses créations,  retravaillant le montage inlassablement.

« Le danseur chez Pina Bausch ne se contente pas de nager en brasse coulée dans les eaux profondes d’une oeuvre en prise directe avec l’inconscient, il l’ouvre aussi et prend la parole. Il raconte et il joue, met la comédie au service du mouvement et fait grincer le théâtre en flirtant avec le cabaret. » 

Rosita Boisseau dans « Pina Bausch » 2019

Pina Bausch s’imprégnait des traditions des pays qu’elle traversait. Elle était à l’écoute de la beauté et des problèmes du monde, si divers soient-ils, la force et la profondeur de ses créations en témoignent.

Les images étonnantes de ses chorégraphies, joyeuses ou plus conflictuelles, mais toujours pleines d’humour, restent imprimées dans notre mémoire collective.

Nathalie Laberrigue

Pina Bausch de Rosita Boisseau et Laurent Philippe, Nouvelles éditions Scala, 2019  

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